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Maj le 05/08/2017

Interview Le Monde de L'Education


Le premier roi du monde est donc la version pour la jeunesse de ce précédent livre. En quoi à consisté le travail d’adaptation ? Est-ce bien le terme qui convient ?


– Il ne me dérange pas. En fait, j’ai tout récrit. Je voulais revenir à la source de mes recherches, repenser mes intentions, les repasser par le tamis de l’émotion, pour trouver les mots adaptés, les rythmes qui leur convenaient, en me pénétrant de l’idée que, cette fois-ci, contrairement à la première, je ne devais pas oublier que ce texte s’adressait à des lecteurs spécifiques. C’est une négociation parfois pénible avec soi-même et il faut apprendre à ne pas rester figé par cette contrainte. Mais elle était redoutable pour moi. C’est elle qui m’avait fait échouer, il y a dix ans et malgré les encouragements de mon éditrice, Charlotte Ruffault, qui m’avait proposé ce travail, j’ai abordé cette nouvelle étape avec la peur de l’échec. La question essentielle ne résidait pas tellement dans une hésitation entre ce que je pouvais dire ou ne pas dire à des jeunes. Elle était surtout : quel ton vas-tu adopter ? Le ton, le registre, l’économie générale du récit, comment me placer par rapport à mon interlocuteur… voilà ce que je n’avais pas su résoudre auparavant.


Justement, vous avez parfois recours à des adresses au lecteur. Pourquoi ? Sont-elles conçues spécifiquement pour un jeune lecteur ?


– Oui. Je recherchais la proximité, l’intimité même, avec un jeune lecteur potentiel, abstrait, d’une très grande intelligence, qui pouvait comprendre toute la complexité symbolique de ce récit, à condition que je fasse l’effort de lui parler spécialement, avec simplicité et passion. Je voulais le prendre par la main, le conduire avec douceur, réussir à lui prouver que cette vieille histoire était d’une jeunesse éternelle et que son auteur, il y a 3 500 ans pensait déjà à lui. C’est le choix de cette adresse au lecteur qui m’a libéré. Puis un autre choix a suivi, spontanément : celui du présent de l’indicatif. Un temps lumineux, vigoureux, qui d’emblée impose une musique, un phrasé, un vocabulaire. Le présent porte le feu dans un récit. Ce mythe, ces personnages, je voulais qu’ils flambent.


Il se dégage de votre écriture une étonnante qualité de rythme et une grande force évocatrice. Est-ce que ce sont là des dimensions que vous avez particulièrement travaillées ?


– Oui, bien sûr. Les symboles qui parsèment les mythes et les contes sont autant d’énigmes à déchiffrer. Elles sont pour moi l’occasion de dégager des significations qui donnent à ma réécriture une direction autour de laquelle je construis le sens. Mais un récit ne peut pas être truffé d’explications. Ce n’est pas un cours ou une conférence. Je suis donc obligé de jouer de l’explication quand elle est possible et aussi de l’évocation. Le rythme du texte, sa scansion, les respirations qui le ponctuent, l’élaboration de formules, sont autant de registres au service du mouvement du récit et surtout de son contenu.


Pourquoi avez-vous voulu raconter cette histoire aux jeunes lecteurs ? Qu’est-ce qui vous touche le plus dans l’aventure de Gilgamesh ? Qu’est-ce que vous souhaitez faire partager ?


– Gilgamesh est un casseur. Pire ! Un casseur qui a le pouvoir ! Sa violence, sa brutalité, son usage permanent de la force pour vaincre les obstacles sont des valeurs qui hélas, inondent notre monde, aujourd’hui plus que jamais. Les jeunes y sont exposés, en sont nourris. La violence se présente même à eux comme un chemin fréquentable. L’aventure de Gilgamesh, sa grande quête au bout du monde, portée par la révolte et la colère, nous montrent justement, d’une manière éclatante, à quelle impasse conduit la violence. Je voulais que des jeunes puissent avoir accès à cette histoire, pour les emmener dans le sillage du héros, de sa folie furieuse, pour qu’ils voient que nos pires tempêtes sont celles que nous provoquons et qu’ils découvrent, au bout de la quête désespérée de Gilgamesh, la lumière d’autres chemins possibles. Cette prise de conscience finale, Gilgamesh la doit à un être merveilleux : Enkidou et à l’amitié qui les unit. L’amitié, en effet, est le moteur principal de cette histoire, source de transformation intérieure, de construction de l’être. Une telle valeur, ah oui, je tenais à la partager, en rappelant le rôle civilisateur de l’amour humain, porté par la femme et souligner aussi que ces richesses nous venaient du fond des temps, offertes par une civilisation qui avait contribué à la naissance de l’occident, ancêtre d’un malheureux pays, l’Irak, défait par toutes sortes d’appétits, aujourd’hui au bord du désastre…

Interview parue dans La Nouvelle Revue Pédagogique et Le Monde de l’éducation L’épopée de Gilgamesh, de Jacques Cassabois

Montrer « la jeunesse éternelle d’une vieille histoire »

     

Pouvez-vous expliquer quelles sources vous avez consultées pour écrire votre livre ?


– Essentiellement l’oeuvre de  Jean Bottéro: sa traduction de l'épopée, ses livres, ses articles nombreux, d’autres ouvrages aussi sur l’histoire de la Mésopotamie, des articles parus dans L’Histoire, Archeologia… Et d’une manière générale, tout ce qui pouvait m’imprégner de Mésopotamie. Cela se passait en 1993. Je devais faire un livre pour la jeunesse et, après une première phase de recherches documentaires, j’ai renoncé devant la difficulté et tout laissé tomber. Quelques mois après, pour des raisons trop longues à expliquer, je me suis remis au travail et cela a donné un livre pour adultes. Au cours de cette période j’ai rencontré M. Bottéro à plusieurs reprises. Il m’a prêté des ouvrages rares, riches de détails dont finalement je ne me suis pas servi, car je n’avais pas vraiment besoin de documentation supplémentaire. Il y a un moment où, dans l’écriture, il faut oublier sa documentation. En réalité, M. Bottéro m’avait donné bien davantage : sa bienveillance et sa confiance. Cela m’a littéralement porté et je ne peux pas évoquer mon travail sur Gilgamesh, sans souligner l’esprit d’ouverture de ce grand savant.