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Maj le 30/04/2017

Le roman de Gilgamesh - Page 2 Conversation avec une lectrice du Nouveau Monde

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Voici le courriel que j’ai reçu, le 3 mai 2011, par l’intermédiaire de mon site :




 



 



Membre d’un club de lecture à Québec, mon coup de cœur présenté à mes copines pour 2011 fut votre Roman de Gilgamesh. Pour ma fille Geneviève, professeure de littérature au Cégep Xavier-Garneau de Québec, vous êtes LA découverte de l’année, si bien que votre Roman sera à son programme l’automne prochain. Les exemplaires pour les étudiants sont déjà commandés. Les budgets limités en ces temps de crise amènent les profs à choisir des livres en format Poche. Mais pour vous, il y aura exception, vu la qualité et la beauté de l’œuvre.

Pas besoin de dire que s’il vous arrivait de visiter notre belle ville, vous y seriez le bienvenu.


Lise Guenette


Inutile de préciser que je ne reçois pas tous les jours de semblables courriers et que j’ai répondu du tac au tac. Nous avons ainsi conversé, madame Guenette et moi, jusqu’à l’été, puis à nouveau à partir de septembre, parlant de choses et d’autres, puis bientôt de l’écriture.

En effet, le club de lecture Katulu, de l’ARAQ (Association des Retraités Actifs de Québec) dont fait partie ma lectrice, a proposé à ses adhérents d’écrire une « Lettre à un auteur » de leur choix .

C’est ainsi que notre conversation a pris un nouveau tour.




 



 



Québec, le 7 octobre 2011, 12h35 PM



Bonjour monsieur Cassabois,


Me voilà devant la page blanche

Ce que j’ai lu dans l’article que vous m’avez envoyé où vous dites : « Je ne devais pas oublier que ce texte s’adressait à des lecteurs spécifiques. […] était redoutable pour moi. », c’est exactement mon cas. Je dois vous écrire une lettre comme si je n’avais jamais communiqué avec vous et qui sera lue devant un public. Mais je ne suis pas un auteur. Je n’ai aucune formation littéraire que celle d’avoir beaucoup lu et d’avoir approché des gens qui, eux, savaient écrire. Ce qui n’aide pas beaucoup à mon trac. Tout ce que j’ai écrit dans ma vie, ce sont des souvenirs d’enfance pour mes enfants, un texte au sujet mon père, un récit de voyage pour mes amis et parents immédiats, un livre de recettes. C’est tout.


J’ai bien jeté sur papier un premier brouillon. Mais c’est une lettre que j’ai écrite à Gilgamesh où je lui parle de vous. Il me faut respecter davantage la commande. Donc, je vais vous écrire. Une lettre que je ne suis pas censée vous envoyer. Une fausse lettre, en somme, mais où tout ce que j'y dirai sera vrai.


Pour terminer sur une note un peu plus sereine, j’ai consulté, hier, un site d’une librairie locale où je devais me rendre et j’ai tapé votre nom : ils ont 14 de vos volumes. C’est intéressant, n’est-ce pas?


Passez une belle journée,

Lise    





 



 



Moncourt, le 10 octobre 2011, 6 :56 PM


Chère madame Guenette,


Vous dites que vous ne savez pas écrire ? Je comprends bien cela. Il y a des jours où je me le dis aussi.

Oui, oui, je sais, vous allez prendre cela pour une coquetterie, mais je vous le dis tout de même parce que c’est vrai. Certains jours, je suis totalement hagard, et je regarde mon stylo comme un instrument étranger, dont j’ai égaré le mode d’emploi. Chez moi, c’est ainsi que la fatigue se manifeste et j’ai appris alors (mais appris à la longue, même si je passe toujours quelques heures à m’acharner) à me dire : « N’insiste pas. Reporte à demain ou à après-demain, peut-être. » Parce que c’est vrai, demain est un autre jour et le plus difficile est d’accepter de l’attendre. Avoir la patience, en évitant si possible (pas toujours facile) la révolte contre soi.

Cette ignorance que vous évoquez est une résistance qui joue à nous paralyser. Elle brise l’élan nécessaire à l’acte d’écrire et qui le précède. C’est cet élan qui libère notre sincérité, nous donne le courage de nous exposer en parlant comme nul autre ne peut le faire, en mettant en avant celui que l’on dissimule toujours : l’être intérieur.

Savoir écrire n’est pas vraiment une question d’idées, de style, de méthode, de formation (même si à la longue, et dieu merci, on finit par acquérir un certain métier, comme tout bon artisan), c’est une question d’impulsion qui vient du cœur, doublée d’une foi (pas facile d’empêcher que cette foi soit parfois branlante !) en la légitimité de notre parole. Car notre parole a une couleur originale, portée par notre mémoire infinie de la vie, étouffée sous la masse de tous nos costumes (déguisements et faire-valoir) sociaux. Cette parole déplore de ne pas respirer à l’air libre et, en certains jours de grâce, lorsqu’on a quitté la piste de notre cirque quotidien et que l’on se tient dans la solitude des coulisses, on l’entend geindre au fond de nous et se plaindre qu’on la délaisse par trop.

Je ne vous connais pas beaucoup, chère Lise, mais je suis sûr que cet élan est en vous, puissant, et réclame de se libérer. Ouvrez juste la barrière.


Allez, j’arrête là. Je risque de devenir fatiguant.


Jacques       





 



 



Québec, le 12 octobre 2011, 9:46 AM


Cher monsieur Cassabois,


Merci pour vos généreuses réponses à mes questions. Quand je lisais votre courriel, j’avais l’impression de vous avoir  là, devant moi.


Quant à moi, je bûche sur la page que je dois lire le mois prochain à l’ARAQ. Je trouve mon style tellement terne pour dépeindre le vôtre.


Comment faites-vous, comment êtes-vous fait, pour avoir écrit une quarantaine de livres? Comment gardez-vous le feu, le rythme, la cadence jusqu’à la fin des volumes ? Entrez-vous dans un état second ou retouchez-vous constamment vos textes ? Quant vous décrivez un événement, l’avez-vous vécu avant, que ce soit de façon réelle ou intérieurement ? Par exemple -  je lis ces jours-ci, votre Sindbad – quand vous décrivez sa presque noyade, avez-vous, vous-même, vécu ce stress ? Il m’arrive, quand vous décrivez une action quelconque, de m’arrêter pour reprendre mon souffle. Je me demande alors comment vous avez fait pour l’écrire. Il y a un côté très physique chez vous. Vous pouvez décrire des états d’âme, de grandes émotions, mais aussi le terre à terre, des chasses, des combats, des dégustations… C’est vraiment prenant. Mais cette capacité de pouvoir décrire avec mille détails des situations toutes différentes les unes et les autres, avec ce vocabulaire si large, ce style si enlevant, si vivant, cela, je le sais, demeurera pour moi, un mystère équivalant à celui de la Trinité.


Merci encore.


Lise    





 



 



        

Moncourt, le 16 octobre 2011, 5 :14 PM


Chère madame Guenette,


Non, je ne suis pas dans un état second quand j’écris. Je n’ai jamais ressenti ce besoin irrépressible qui vous oblige à écrire comme sous l’emprise d’une volonté étrangère et j’envie ceux qui le ressentent. J’imagine évidemment, peut-être à tort, que les choses sont plus faciles ainsi et que lorsque plusieurs pages ont été jetées d’un seul élan, il est plus aisé ensuite de les retravailler.

Donc, je ne suis pas de ces veinards qui mangent de ce gâteau…

Je me surveille. Trop, car j’ai trop souvent envie de bien faire (des vieilles peurs d’écolier), d’où une certaine raideur qui me paralyse parfois et contre l’emprise de laquelle je dois lutter (l’habitude de s’y frotter apprend tout-de-même à l’assouplir). Vous comprenez pourquoi je vous parlais d’oser ouvrir la barrière, dans notre précédent échange ? Je me heurte souvent à cette nécessité de… lâcher.


Loin de cet état second, je suis plutôt rêveur et besogneux quand j’écris (ou besogneux parce que rêveur). Mes temps d’écriture alternent avec des temps d’absence apparente (ma femme n’est pas d’accord. Elle dit que l’absence est réelle !!!), pendant lesquels je construis intérieurement des situations que je développe, pour être mieux à même de les écrire.

Je note alors des bouts de phrases, qui sont des états de ma recherche et qui me servent à construire une progression. Je reprends ensuite ces notes de nombreuses fois, pour installer peu à peu le récit, paragraphe après paragraphe.

Je peux récrire à l’identique 3,4,5 fois de suite la même phrase, jusqu’au moment où, parce que je vais intervertir deux mots, deux propositions, ajouter un mot différent, terminer autrement, le rythme, l’éclairage, la tonalité varieront et ces variations me dévoileront une solution inattendue, plus juste, ou une idée nouvelle à fouiller.

C’est par ces tâtonnements successifs que je fais progresser l’écriture et c’est ainsi que se construit l’élan. Élan du récit, mais aussi élan intérieur qui m’attire dans la narration, m’intéresse à elle et me porte. Il s’accompagne toujours d’une certaine ferveur, sans laquelle je ne peux pas écrire.


Évidemment, vous comprenez que cette progression en sauts de puce, m’oblige à relire constamment ce que j’ai écrit, pour ne pas perdre le fil, le ton, et maintenir le feu sous le chaudron.

Cette relecture est pour moi une étape à part entière de l’écriture. Je parle mon texte, je l’écoute sonner, les mots s’articuler ; je les malaxe et je corrige. Je parle à voix basse, au point que je suis souvent enroué après une journée de dix à douze heures de travail.

Est-ce une manière de communiquer mon souffle à mes textes ? Je ne saurais me prononcer. En tout cas, je ne les dis pas pour rechercher cet effet, mais parce que j’aime les dire et les respirer. C’est pourquoi  je suis très nul en ponctuation, car j’ai tendance à la calquer sur ma scansion. Heureusement que les correcteurs sont là pour me rappeler à l’ordre et livre après livre, j’apprends à être économe de mes virgules.


Je vous ai dit, il y a quelques jours, que j’avais appris les rudiments du métier de comédien. Plus de 40 ans se sont écoulés depuis, mais vous savez comme les bonnes habitudes prises dans la jeunesse se conservent à jamais. Il en est ainsi pour moi de la diction et également de l’élaboration de mes personnages que je construis lentement, comme un acteur ses rôles.

Un de nos profs, à l’école de Strasbourg, très attentif à nos cheminements, nous disait fréquemment pour nous encourager : «  Oui vieux, ça vient ! Ça vient épatamment ! C’est bien ! » Et il appuyait sur épatamment, comme pour nous décider à croire en nous, nous inciter à nous livrer davantage. Pas pour nous bourrer le mou avec des compliments faciles (ce n’était pas le genre de l’école), mais une façon de nous dire : « Allez, mon gars ! Tu commences à comprendre. Relève pas la tête. La route est encore longue ! »

Je suis ému de vous parler de lui, tant je t’entends encore. Il est mort peut-être aujourd’hui, mais pas pour moi et tenez, je vais le nommer, pour qu’il nous accompagne. Il s’appelle (s’appelait ?) Pierre Lefèvre.


En réalité, je peux dire qu’en pratiquant ce métier de l’écriture dont je n’ai jamais rêvé, je ne cesse de mettre en application l’initiation sévère à ce métier de comédien qui a fait flamber mon adolescence et que mon école de théâtre m’a enseignée quand j’avais 18 ans.

Je pense que ce côté physique, que vous notez finement dans mes textes vient sans doute de mon habitude d’incarner mes personnages, comme si je devais les jouer.

Cette allusion au théâtre m’amène à une autre de vos remarques sur le matériau de l’écriture.

Au théâtre, les acteurs disent souvent qu’ils se mettent dans la peau de leur personnage. C’est une erreur. Les personnages sont des êtres fictifs ; ils n’ont pas de peau et c’est justement la tâche des acteurs de leur donner une réalité physique, une densité humaine… en utilisant les leurs. Ce que fait également l’auteur.

Il y a une grande similitude entre acteur et auteur. Ce sont deux créateurs. Chacun puise en lui, dans son expérience de la vie, les éléments de sa création. L’un pour imposer une métamorphose physique, l’autre pour préparer, par son habileté à utiliser la langue, une métamorphose à venir qui se déclenchera grâce à l’effet que produiront ses mots dans l’imaginaire de ses lecteurs.

Donc, le matériau est toujours en nous, à notre disposition, en attente dans les différentes strates de notre mémoire. Et c’est là que les choses se compliquent et confinent parfois au mystère.

Dans la couche la plus accessible, les souvenirs immédiats se présentent les premiers. Ceux, connus, qu’il nous arrive de ressasser et ceux, à peine plus enfouis, que le travail fait resurgir.

C’est dans ce bric-à-brac de mon vécu que je vais puiser ce dont j’ai besoin pour élaborer un personnage, formuler la complexité d’un sentiment, décrire un paysage, etc. Ce vécu s’enrichit aussi de tout ce dont je le nourris : livres, films, émissions… et qui résonne en moi.

Les étages inférieurs nous ouvrent au mystère et je découvre en m’y aventurant, plus par accident que par intention, des expériences que je ne me souviens pas d’avoir vécues et qui pourtant, se révèlent justes quand je contrôle leur véracité.

C’est ce à quoi vous faites allusion avec la presque noyade de Sindbad. Ce n’est pas une expérience personnelle directe. Certes, je n’aime pas l’eau, mais je ne sache pas que j’aie jamais manqué me noyer. Pourtant, je ne peux jamais regarder un film comprenant des séquences de plongée sans suffoquer ; comme si cela activait un souvenir qui, a priori, ne m’appartient pas.

Je crois simplement qu’il arrive un moment où notre capacité d’identification, mue par la dynamique de l’imaginaire, nous permet de franchir un seuil au-delà duquel s’étend un champ d’expériences sans limites. Une sorte de gisement. Est-ce l’inconscient collectif  de Jung ? Ce que les Hindous appellent la mémoire akashique ? Le fameux Livre de la vie ? Je l’ignore. Où se trouve-t-il ? Dans nos gênes ? Dans notre ADN ? Par quel moyen y accéder méthodiquement ? Et en quoi sommes-nous intimement concernés ? Si nous collectionnons les incarnations, comme certains le pensent, cette mémoire est-elle la somme de toutes nos vies passées ?

Enfin, comment une concentration intense parvient-elle à provoquer ce franchissement spontané ? Produit-t-elle une enzyme, un acide aminé, une réaction chimique quelconque capable d’abolir les barrières de la conscience pour nous faire pénétrer dans ce territoire inédit, en attente de notre visite, dans une sorte de… retour aux sources ?

Bref, bien des questions dont je n’ai pas les réponses.


Voilà ce que je peux vous dire et avant de vous laisser poursuivre la belle lettre dont vos extraits m’ont porté l’eau à la bouche, laissez-moi encore préciser que je me garde bien d’être péremptoire et ne prétends énoncer ici aucune vérité générale.

Je ne vous écris que de mon seul point de vue et je ne fais que donner libre cours à ma réflexion à partir de ma pratique, pour répondre le plus précisément et sincèrement possible à vos remarques et interrogations.

Disons que je vous ai entraînée dans mon arrière-cuisine où je bricole la tambouille destinée à me maintenir vertical.


Passez de belles journées d’automne en admirant les érables.

A bientôt


Jacques




 



 



Québec, le 16 octobre 2011, 9:17 PM



Cher monsieur Cassabois,


Vos réponses d’aujourd’hui deviendront pour Geneviève et moi une véritable bible. Chaque paragraphe sera à relire et relire. Merci infiniment. Et si vous le permettez, je ferai un montage avec vos réflexions sur l’art d’écrire pour en faire profiter certaines de mes copines inscrites aux cours d’écriture à l’Université Laval de Québec.

Quant à votre ancien professeur en art dramatique, Pierre Lefèvre, il a un nom très québécois. J’ai regardé le bottin téléphonique où j'ai trouvé plusieurs Pierre Lefèvre et encore plus de Pierre Lefebvre ainsi qu’on épèle le nom le plus souvent au Québec.


Il fait un froid de canard aujourd’hui. Ils ont bien raison de nous quitter et s'envoler vers le Sud. Je voudrais bien les imiter. La météo annonce un peu de neige dans les prochaines heures. C’est dire que notre bel été indien est fini. Et nos beaux érables rouges jaunissent. Ils changent de couleurs… un peu comme ce qui semble s’annoncer en France avec la politique.


Un étudiant africain arrivé au Canada l’an passé me disait qu’il avait remarqué qu’au printemps, à la première journée de chaleur, tout le monde souriait, tout le monde semblait content. Je lui ai appris que c’était plutôt parce que nos bouches dégelaient.


À bientôt,


Lise    


Et puis, au commencement de novembre, comme annoncé, le fameux courrier est arrivé.




 



 



Lettre à un auteur



Cher monsieur Cassabois,


Comment aborder un auteur qui m’a transportée – au sens propre du terme – dans une autre dimension? Comment lui expliquer que, d’un coup de baguette – ou plutôt de sa plume – magique, je fus transformée en voyageuse dans le Temps et me suis retrouvée soudainement à Ourouk en Mésopotamie, dans cette partie du monde où Gilgamesh était le roi?  Même si vous ne me connaissez pas, cher monsieur, laissez-moi vous raconter mon aventure, provoquée par la poésie de votre Roman de Gilgamesh.  

Parachutée donc parmi une foule en colère, je fus témoin, impuissante et indignée, de l’intrusion de ce roi maudit dans les familles, de la destruction des maisons et des commerces de ses sujets, de tous ses excès qui me laissèrent complètement anéantie.  

Joignant mes prières à ceux des habitants malmenés, j’ai réclamé la mort du tyran aux dieux indolents.  Le poing levé, j’ai crié ma satisfaction à l’arrivée d’Enkidou, le beau sauvage qui materait enfin ce roi cruel et sadique. Je fus spectatrice du combat rude et sans merci qui se déclencha entre les deux colosses, le nouveau venu n’acceptant pas les façons de faire du maître des lieux et, finalement, le maîtrisait.  Le peuple en liesse fut alors témoin d’un Gilgamesh acceptant sa défaite.

Après l’affrontement de ces deux forces de la nature, la grâce toucha Gilgamesh. Il reconnut en l’homme des bois, le frère, le jumeau, l’être pour lequel il ressentirait dorénavant un amour inconditionnel. Le miracle quémandé au ciel était exaucé, la chenille se métamorphosant en magnifique papillon.

Les jours suivants, parcourant la ville, j’ai découvert avec Enkidou toutes les richesses qui, maintenant, étaient siennes. J’ai festoyé avec les habitants de la ville qui adoraient le gentil géant et recherchaient sa compagnie.

Le cœur battant, j’ai suivi les deux intrépides lurons dans leurs affrontements avec Houmbaba et le Taureau Céleste, le Soleil veillant sur nous.

Toutefois, les dieux, là-haut, ceux qui avaient décidé de la venue d’Enkidou près du jeune roi turbulent, voulaient maintenant qu’il disparaisse. Agenouillé près du corps sans vie de son amour,  Gilgamesh réalisait que sa vie serait dorénavant vide, froide et sans âme. La main sur son épaule, j’ai mêlé mes larmes aux siennes, ne sachant comment le consoler.    

J’ai admiré le courage de ce « premier roi du monde », j’ai compris son refus de la mort.  Je l’ai accompagné dans son deuil, dans sa désespérance, dans sa recherche de l’immortalité…

Et puis, le temps, qui fait bien les choses, lui apporta la sagesse et, je l’espère, m’en a aussi fait profiter de quelques granules.

Non, cher monsieur Cassabois,  je n’ai pas lu votre livre. Je l’ai vécu.


Merci.



Lise Guenette    


L’élégance me commandait de ne pas en rester là.




 



 



Lettre à une lectrice



Chère madame Guenette,


Quand j’ai eu terminé de lire le mot qui accompagnait l’envoi de votre Lettre à un auteur , votre trac m’a aussitôt envahi et j’ai hésité (oh ! pas bien longtemps, mais hésité tout de même) à ouvrir votre pièce jointe. Puis je l’ai lue une première fois, mal, trop rapidement, et donc relue plus posément, et une nouvelle fois, en continuant de m’apaiser. Le manque d’habitude… Je ne reçois pas souvent de telles missives.

J’ai commencé par retrouver l’histoire que j’avais écrite (mauvaise lecture), avant d’entrer dans la vôtre que vous me racontiez.

Alors, j’ai peu à peu vu poindre entre vos lignes, les lueurs allumées en vous par la métamorphose de Gilgamesh que vous avez si fortement ressentie et je me suis laissé éclairer.


C’est maintenant à mon tour de vous dire merci.


Lorsque j’écris, je ne sais jamais qui va lire mes livres, mais j’imagine toujours un lecteur intensément pertinent, qui m’oblige à me mobiliser totalement pour me hisser jusqu’à lui. Une nécessité réclamée par le respect, indispensable à toute rencontre et qui donne plus de chances aux métamorphoses de s’accomplir. C’est du moins ainsi que je conçois les choses.


Un livre, en effet, cela a souvent été dit, ne raconte pas qu’une seule histoire, mais autant d’histoires en devenir, prêtes à s’animer au contact des lecteurs. La plupart du temps, elles restent dissimulées dans la confusion des ressentis, à peine formulées, secrètes et vouées à enrichir en silence l’humus de nos émotions, de nos chimies intimes.

Mais il arrive que certaines d’entre elles, en de rares occasions, empruntent le chemin majestueux des mots, prennent leur essor en chantant et que leur mélodie remonte jusqu’à la source d’où elle s’était écoulée.


Ce retour est chargé d’une énergie imprévisible.


L’auteur est témoin d’une œuvre nouvelle, qu’il a sans doute favorisée, mais dont le génie propre ne lui appartient en aucune manière. C’est un émerveillement qui le saisit alors, pareil à celui d’un explorateur, convaincu de l’existence d’une terre, le jour où il la découvre enfin. La joie qu’il en éprouve se double aussitôt d’une responsabilité réaffirmée à l’égard des lecteurs.

— Puissé-je continuer à mériter de telles lectures, se prend-il à espérer.


Merci, madame Guenette, de m’avoir écrit cette histoire inédite.


Très cordialement à vous.



Jacques Cassabois

Le chapitre 21 de L’ART DE L’ENFANCE, traite de la problématique posée par la récriture d’une œuvre du passé, les énigmes posées par le texte original et mes choix pour les résoudre.

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