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Maj le 05/08/2017

Prix du livre Comtois

 es retours vers l'enfance sont souvent regardés comme des occasions de nostalgie et de regrets passifs. La réflexion sur soi, toujours suspectée de complaisance et de narcissisme. Tous deux, régulièrement accusés d'alimenter le repli sur soi et de consolider la forteresse des égoïsmes tracent la silhouette d'un individu, sans cesse dénoncé comme l'entremetteur de l'individualisme.


Lorsque j'écrivais les textes qui allaient peu à peu devenir Dans la lumière du jardin, ces opinions me hantaient. Je ne méconnaissais pas, pour les avoir éprouvés, les dangers qu'elles dénonçaient, mais elles me paraissaient catégoriques. Trop tranchées pour être justes. Exagérées, comme on exagère parfois, pour mieux dissuader...


Malgré elles, mon enfance m'attirait. Et si au commencement, je me suis tourné de son côté comme on se tourne vers un refuge, je me suis vite rendu compte que la surface de cette eau n'était paisible qu'en apparence et que des courants continuaient de l'animer, comme si une source n'avait jamais cessé de sourdre des sédiments où elle reposait. Une source aux eaux changeantes: parfois claires, parfois brassées, rafraîchissantes ou saumâtres, horriblement. Ces eaux, je les reconnaissais toutes les yeux fermés, et je pouvais les nommer, les associer à des instants vécus, à des circonstances. Et mon plus grand étonnement était de voir que ces eaux d'enfance, jamais taries, n'étaient que les premières manifestations de flux qui n'allaient plus jamais cesser de me porter.


Mon enfance pourtant, n'était qu'une enfance ordinaire. Elle était faite de quotidien et de banalité, d'interrogations qui ne savaient se formuler, d'espoirs à peine murmurés, d'attentes, de frustrations, de petits chagrins bouleversants. Des événements, en somme, totalement insignifiants. Mais lorsque je les sollicitais et que je les écoutais parler en moi, l'écho de leur voix, à travers les années, leur conférait une patine étrange : celle de la légitimité. Une légitimité qui murmurait sans relâche: "Aie confiance! Tu puises ici dans les eaux mères. Ce que tu dis, ce que tu fais, ce sont paroles et gestes de vie ; ce sont paroles et gestes d'amour... "


Et par le miracle de cette voix, j'entrevoyais que l'individu ne s'opposait pas forcément au collectif, que le singulier n'était pas toujours dévoré par le pluriel, mais que chaque être pouvait devenir une contribution, un acteur du monde et non une victime désabusée de l'évolution, un lieu de résistance, un ferment, une force d'incitation, à la condition expresse qu'il se présentât devant la vie avec ce qu'il possédait de plus personnel, de plus particulier.


Cette légitimité-là, qu'aucun censeur du narcissisme n'évoque jamais, m'enhardissait. Puisqu'elle procédait d'une enfance ordinaire, tirée à des millions d'exemplaires équivalents, elle était forcément partagée, donc représentative et ce qui valait pour moi, valait aussi pour une infinité d'autres : mes semblables...


Ainsi, mon enfance me donnait accès à une ribambelle d'enfances, ma vie à un fourmillement infini.


Je voyais à l'œuvre en moi, l'enfant relié à l'adulte, former avec lui un axe vertical, et à travers moi, tant d'autres axes juxtaposés, tout semblables d'incandescence... Un gisement de forces ! Et ma toute petite histoire, sur la ligne du temps, voisinant avec tant d'autres fragments légitimes, agglomérés pour former l'histoire secrète des cœurs, histoire toujours éludée mais histoire essentielle, parce qu'elle sous-tend  les mouvements de la grande Histoire officielle.


L'individu pouvait ne plus être seul. Il était relié d'emblée et sécrétait ses propres liens! Maillon d'une chaîne. Qu'il l'accepte ou non, la solidarité était inscrite en lui. Son enfance pouvait lui en fournir toutes les preuves, s'il prenait le temps de l'écouter. L'enfant que j'avais été m'avait attiré, par les battements de son cœur, au bord de cette évidence...


Ancienne évidence ! Fondée sur un respect de l'homme, une espérance... La démocratie nous montre son énergie, par le vote des citoyens. La foi aussi, par l'efficacité de la prière. Deux lieux d'expression où les impuissances individuelles composent l'énergie des multitudes. Ces multitudes peuvent orienter la vie vers le meilleur ou vers le pire. Parce que les fleuves ne sont que la somme de leurs affluents, parce que chaque affluent, lui-même alimenté par sa source, peut à sa guise, apporter l'obscur ou la clarté.


Les décisions, les mesures, les lois élaborées par les représentants de la société sont des forces centrifuges nécessaires à l'organisation du collectif. Mais elles sont insuffisantes. Elles n'atteindrons jamais leur pleine efficacité si l'homme n'y participe. L'homme !... Cette respiration intérieure que l'enfance nous inculque, ce souffle créateur, cette conscience d'appartenir à une totalité qui nous révèle rameau d'une souche universelle et qui nous porte vers ce roulement où toutes les voix se forment...


Puissions-nous, chacun par des expériences à sa mesure, pressentir cet héritage commun, où les différences apparaissant comme autant de possibles, cessent d'être revendiquées avec des fiertés qui alimentent les incompréhensions.


L'aptitude à vibrer sous cet invisible, à l'entendre vagir en nous,  peut-être est-ce là ce qu'on appelle parfois l'esprit d'enfance ?

Complaisante l’autobiographie ? Narcissique ? Allons donc ! Une manière irremplaçable de retrouver sa légitimité d’être humain, au contraire.

Je développe cette évidence, dans cette allocution de remerciement, prononcée au Conseil Régional de Franche-Comté, le jour de la remise du Prix du livre comtois, pour mon livre DANS LA LUMIÈRE DU JARDIN, le 23 juin 1995, à Besançon.