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Maj le 05/08/2017

Dame, quelle dame ? et quid de cet argonaute ?


N'était l'avertissement de la quatrième de couverture, on continuerait de se poser ces questions, une fois tournée la dernière page du roman.


En effet, le livre se compose de deux parties : l'une, romanesque, de 400 pages, l'autre, de 50 pages, intitulée simplement JEANNETTE POWER, dans laquelle Claude Duneton répond à ces questions, en nous offrant une démonstration éblouissante de ses qualités de fouilleur méticuleux, de pisteur, de traqueur d'indices, de découvreur d'anomalies qui réclament d'êtres comprises, pour  nous dépeindre un tableau coloré et palpitant des premiers mois de l'installation, puis des premières années de recherches de Jeanne Villepreux devenue Power, à Messine où elle habite désormais avec James, son époux homme d'affaires. Un tableau dans lequel les affirmations portées par Claude, sans cesse étayées par son expérience aigüe de la réalité, alliée à un indéfectible bon sens, déroulent pour nous l'enquête qu'il a menée comme un véritable détective.


Alors, cet Argonaute enfin, qui n'est pas un compagnon de Jason, parti conquérir la Toison d'or à ses côtés, qui est-il en fait ? C'est un céphalopode, argonauta argo de son nom savant, un poulpe vivant dans une coquille, très répandu à l'époque - les années 1830 - dans les eaux de Messine.

Jeanne, curieuse de tout, s'est intéressée particulièrement à lui, comme elle s'est intéressée aussi aux plantes, aux arbres, aux mollusques, aux poisons, aux fossiles de l'Etna, aux minéraux, au point d'en dresser une classification rigoureuse et un inventaire détaillé impressionnant, selon la méthode du naturaliste suédois, Linné.


Une question importante divisait alors les naturalistes : l'argonaute vivait-il dans la coquille d'un autre animal qu'il avait chassé, à la façon d'un bernard-l'ermite, ou l'avait-il sécrétée ? Cette coquille pouvait avoir jusqu'à 20 cm de long.

Sur ce point s'opposaient les partisans de deux thèses, dont les affirmations s'appuyaient sur deux méthodes de recherche diamétralement opposées : d'un côté, les pontifes, professant avec autorité des vérités fondées sur des analyses abstraites, qui ne s'aventuraient pas hors de la certitude de leurs cabinets, de l'autre, les empiristes, chercheurs de terrain, observateurs, questionneurs inlassables, qui déduisaient et n'avançaient de réponses aux mystères qui provoquaient leur curiosité qu'après avoir multiplié les expériences.

Cette bataille entre les tenants d'une connaissance figée, fidèle à des principes jamais remis en cause, et les chercheurs de terrain dura longtemps. Après Jeanne Villepreux-Power, qui bataillait dans le camp du pragmatisme, défavorisée d'avance parce qu'elle était une femme, Pasteur, lui aussi, dut affronter la virulence des idées reçues. Souvenons-nous de ses passes d'armes avec certains de ses confrères sur la génération spontanée :

 " Vous n'avez pas d'opinion sur la génération spontanée, mon cher collègue, je le crois sans peine tout en le regrettant, protestait le savant à la tribune de l'Académie des sciences. (…) J'en ai une, moi, et non de sentiment, mais de raison, parce que j'ai acquis le droit de l'avoir  par vingt années de travaux assidus. (…) Est-ce que je n'ai pas placé cent fois la matière organique au contact de l'air pur dans les conditions les meilleures pour qu'elles produisent spontanément la vie ? "


Jeannette, adepte de l'empirisme, en pionnière des sciences expérimentales, comme Pasteur le fit plus tard sur le mont Poupet à Salins ou sur la mer de glace à Chamonix, se rendait sur place, dans le port de Messine, passant des heures dans sa barque à observer le comportement d'argonauta, se faisant construire du matériel spécifique, un bassin de verre d'abord, qu'elle appela aquarium et qui eut le succès que l'on connaît, puis des cages en barreaux de fer munies d'une trappe de visite, bientôt appelées cages à la Power, qui avaient l'avantage de permettre l'expérimentation, tout en laissant les poulpes dans leur milieu.


Que conclut-elle finalement ? Qu'Argonauta argo n'était pas un parasite qui tapait l'incruste dans le logis d'un autre, mais qu'il construisait bel et bien sa maison, et savait même la réparer quand on lui fournissait le matériel !

Elle dut bien sûr batailler pour imposer cette vérité qui battait en brèche le dogme en vigueur, et batailler doublement parce qu'elle était femme. La Dame, pugnace, s'escrima contre les sceptiques, soutenue par quelques sommités impartiales de l'époque, comme le professeur britannique Richard Owen - que l'on appela plus tard le " Cuvier anglais " -, et l'Académie Gioneia de Catane, avant que ses opposants finissent par rendre les armes, reconnaissant qu'elle avait raison. Cette bataille de l'Argonaute dura six ans, et Jeanne faillit même se faire déposséder du fruit de son travail par un escroc - un capitaine de frégate -, qui y parvint en partie, car son nom resta associé un temps à la découverte de la véritable titulaire.


Pour terminer, signalons une catastrophe : alors que le couple quittait la Sicile pour s'installer en Angleterre, les six caisses contenant les recherches, les notes, les croquis et les collections importantes amassées par Jeanne disparurent au fond de la mer, dans le naufrage du bateau qui les transportait.

Hormis les quelques  ouvrages qu'elle a publiés, le plus souvent à ses frais, il ne reste strictement rien de son travail.


Enfin, un heureux événement, qui ne compense pas les dégâts du naufrage, mais qui place à jamais Jeannette dans les étoiles : le 20 août 1997, l'Union astronomique internationale donna à un cratère volcanique de Vénus, la planète féminine par excellence, le nom de Villepreux-Power.



Jacques Cassabois

8 mars 2017

(journée de la femme !)