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Maj le 18/11/2019

Était-ce pour rendre votre œuvre plus accessible que vous avez par la suite proposé un roman sur Tristan ?

Un entretien à propos de Tristan et Iseut

(Hachette Black Moon 2006, puis Livre de poche jeunesse, 2010, 2013, 2015)


Joanna Pavlevski-Malingre : titulaire de l’agrégation et d’un doctorat en littérature française, elle a soutenu en 2017 une thèse sur les fortunes politiques de Mélusine, du Moyen Âge au XXIe siècle, sous la direction de Christine Ferlampin Acher, à l'Université Rennes 2, où elle enseigne actuellement ;


Jacques Cassabois.

Adaptation ? Augmentation serait plus pertinent.

Tristan et Iseut, jamais l'un sans l'autre est d'abord sorti en édition brochée, à 15 €. Un prix inaccessible aux collèges. C'est alors que mon éditrice m'a proposé de bâtir une version plus courte (Le chevalier Tristan), qui se limite aux scènes habituellement étudiées. Cette version-là n'est pas une création au sens où je viens de la décrire, mais bien une adaptation de la version originale. Ce qui par exemple n'est pas le cas de Le premier roi du monde, l'épopée de Gilgamesh version pour la jeunesse, repensée, réécrite après la première version pour adultes, Le roman de Gilgamesh, publiée chez Albin Michel, cinq ans auparavant.

Pourquoi est-il pertinent/important, d'adapter Tristan et Iseult pour la jeunesse ?

C'est une question qui ne m'a jamais effleuré, mais que mon éditrice de l'époque, elle, a dû se poser puisqu'elle m'a fait cette proposition. Je ne lui ai pas demandé si elle trouvait cela pertinent ou important. Elle me donnait un travail ardu, ce qui était une marque de confiance, et moi qui n'avais jamais lu ni Béroul, ni Thomas d'Angleterre, j'avais d'autres préoccupations : m'immerger dans l'œuvre d'abord, dans ses nombreuses variantes des XIIè et XIIIè siècles, prendre connaissance des épisodes annexes dont les Folies et le fameux Lai du chèvrefeuille, puis ensuite faire face à l'avalanche de questions que me posait ma lecture.

Votre titre, Tristan et Iseut, jamais l'un sans l'autre,  est un écho aux vers du lai du Chèvrefeuille. Pourquoi ?

Parce que lorsque j'ai lu ce poème de Marie de France je n'ai pas pu m'en détacher, comme si le chèvrefeuille, magique, m'avait déjà entortillé dans ses enroulements. Je connaissais d'expérience le noisetier. Quand j'étais gosse, je m'en taillais des bâtons gravés de mes initiales, que je décorais de festons en les écorçant. Quant au chèvrefeuille, il m'était familier, avec son parfum discret, instable, pareil à une apparition, ses fleurs en crosses qui s'épanouissaient comme une main ouverte. Coudrier (le coudre) et chèvrefeuille étaient comme un appel de mon enfance aux champs qui m'avait retrouvé et s'imposait dans mon travail comme si elle me disait : " N'oublie pas ce trésor-là ! " Et quand je lisais : " Belle amie, il en est ainsi de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous " ou mieux encore dans le texte original plein des saveurs de la terre et des bois : " Bele amie, si est de nus : ne vuz sanz mei, ne jeo sanz vus ". C'était ma propre enfance qui me saisissait dans ses rets végétaux pour me rappeler d'anciennes émotions en me suppliant de ne ja les trahir.

Vous avez cherché à donner une couleur médiévale à votre lexique, à votre langue. Pourquoi ?

Parce que cette langue est savoureuse, concrète, imagée, élégante et crue. Le parler médiéval ne tourne pas autour du pot comme les âneries perfides du politiquement correct qui souille toutes nos relations en nous infériorisant de ne pas pratiquer ce jargon. Il parle droit au but, sans contorsions ni périphrases, sachant même allier la courtoisie à la crudité. Surtout, il possède

un puissant goût de terroir, avec des saveurs rustiques qui mettent tous les  sens en alerte avec le remuement d'un branle-bas ! Pour faire suite à ma réponse précédente, j'y retrouvais une manière paysanne de parler. Ma langue familiale jurassienne, jusqu'à certains mots que nous utilisions, des mots de ma mère, issus du patois, comme le verbe émeiller -troubler, émouvoir- (médiéval esmaier). Ces retrouvailles me murmuraient que nous étions parents de longue date, et Tristan et Iseut venaient à point réveiller cette mémoire.

Quelques exemples de ces mots colorés : feintise (qui rime dans le poème avec franchise), enbuschement, desconfort, défubler (contraire d'affubler), le departir, le bel mentir, et ces botons menuz des arbres de mai, où se déplissent les corolles des églantiers qui enthousiasment les haies. Et le corage, qui nous rappelle d'où ce sentiment tire sa force !

Ce vocabulaire nous rapproche de l'origine des mots, quand ils sortent tout vibrants et chauds de la forge, jaillissant d'un cri, d'une exclamation, d'une émotion violente. On voit leur signification prendre vie dans le corps de celui qui parle.


" Li rois Marc est trop deputaire : Le roi Marc est trop lâche. "

Deputaire-lâche, fracassante rencontre ! Combien de nos députés ressemblent au roi Marc aujourd'hui ?

Ce langage n'a besoin d'aucune traduction pour être compris, d'aucun traducteur qui prenne le pouvoir sur nous avec son savoir frelaté.


Et la concision stupéfiante de cette langue ?

" A con grant paine, amors par force vos demeine " : Au prix de quelles terribles douleurs, l'Amour vous entraîne-t-il irrésistiblement ?

" Droit vers Gales s'en sont alé " : Ils s'en vont directement vers le pays de Galles.

Le français contemporain, pataud, tartuffe, précautionneux s'essouffle à courir derrière la concision éclatante de son ancêtre.

Pas mal d'épisodes, finalement. Le conte médiéval est laconique, dépourvu de psychologie. Il énonce les faits en les confiant en réalité à l'auditoire (ces textes étaient déclamés), tous les personnages étant ainsi informés des épisodes dont ils n'ont pas été témoins. Quand le conteur a parlé, tout le monde sait. On ne raconte plus ainsi. Il est donc indispensable de construire une narration conforme à nos exigences de cohérence et de logique.

Quant aux épisodes que j'ai particulièrement " augmentés ", le premier qui me vient à l'esprit est évidemment le retour d'Irlande, quand Tristan ramène Iseut à son oncle et qu'ils boivent le vin herbé, puis, je cite en vrac, les épisodes de l'enlèvement de Tristan par les Norvégiens, le Mal pas, le saut de la Chapelle, les soins donnés à Tristan par Iseut la Belle (la mère) et Iseut la Blonde (la fille), les leçons de harpe de Tristan à Iseut (c'est là qu'ils tombent amoureux, le vin herbé servant surtout à justifier leur amour), les lépreux, l'eau hardie, la folie, les endormis, le duel avec Morholt, Moldagog, la blanche lande, la salle aux images évidemment... etc. Bref, tout y passe, parce que le moindre épisode vous provoque et vous lance ce défi de l'augmentation.


Bien sûr, cela implique une immersion dans les analyses des connaisseurs : du Tristan, des romans arthuriens, de l'amour courtois, de la chevalerie...1  De ces eaux profondes, je remontais émerveillé et rénové, mais bien embarrassé par la richesse de ma récolte qui transformait et précisait ma perception de l‘œuvre médiévale. Que retenir de toutes ces décortications fécondes et comment m'en approprier des éléments pour façonner ma version de l'histoire, afin d'en rendre le foisonnement lisible par le plus grand nombre de lecteurs, parmi lesquels des jeunes, à l'égard desquels j'ai toujours eu l'habitude de percher les confitures au-dessus des buffets ?


Rumination, imprégnation, décantation, assimilation. Le processus a toujours suivi cette voie chaque fois que j'écrivais sur un sujet dont j'ignorais tout, du sumérien Gilgamesh à la prospection du gaz de schiste au XXIè siècle, avec des haltes dans la Grèce antique, le Moyen-âge et la révolution mathématique d'Évariste Galois, en 1830.

L'écriture est le moyen par excellence d'effectuer toutes ces synthèses.

Vous avez cherché à faire une œuvre totale, cohérente, inscrite dans le temps long de la vie des personnages. Pourquoi était-ce important selon vous ?

Vous rappelez à juste titre l'étymologie du mot 'auteur'. Quels épisodes avez-vous 'augmentés' et pourquoi ?

Parce que les lecteurs le valent bien et les oeuvres aussi. C'est ma manière de les respecter, les uns comme les autres. Parce que ce conte est passionnant, que j'avais envie de tout raconter, que je voulais en laisser le moins possible de côté, et qu'une fois saisi par la logique de l'aventure, emporté par la puissance à la fois insoucieuse et désespérée de cet amour, de la fuite en avant des deux amants, je ne pouvais pas m'empêcher de le suivre jusqu'à son terme. Et puis, l'écrire c'était le découvrir et je satisfaisais ma curiosité comme un lecteur qui aurait lu ce roman pour la première fois.

Vous avez initialement prévu d'expliquer les expressions médiévales que vous utilisiez par des notes. Vous les avez finalement ôtées parce qu'elles alourdissaient le récit. Regrettez-vous de ne pas avoir pu conserver plus nettement cet aspect didactique de votre œuvre ?

Non, je ne regrette pas. Je me félicite même que mes éditrices (elles étaient deux à me suivre à ce moment-là) aient rapidement remarqué l'orientation que je prenais et qui commençait à tourner à l'obsession. En effet, lorsque j'écrivais un passage, j'en arrivais à chercher par quelles tournures de français médiéval je pouvais lui donner du relief. Mes gardiennes m'ont heureusement ramené à la raison. Choisir la langue d'aujourd'hui c'était aussi choisir de m'adresser à des enfants d'aujourd'hui, au risque de finir par parler tout seul. Mais je sais que l'immersion dans la langue médiévale a indéniablement influencé ma façon d'écrire, en me poussant à utiliser des tournures ramassées, pour me rapprocher du côté laconique et imagé des oeuvres originales.

Vos livres sont très souvent lus et étudiés en classe. Vos adaptations ont-elles selon vous un enjeu didactique, patrimonial ? Est-ce important pour vous ?

Les deux je crois, et votre question m'aide à l'affirmer. Didactique et patrimonial, certes, non comme un objectif a priori, mais comme une conséquence de ma façon de prendre ces travaux à bras le corps, en les aimant d'amour, en utilisant toutes les ressources possibles de la langue.

J'ajoute que les politiques et leurs projets iconoclastes qui s'emploient insidieusement à formater nos disques durs personnels pour en effacer tout ce qui nous a rendus verticaux, ont bien travaillé à éveiller en moi un sentiment de rejet et d'opposition.

Les mauvais coups portés aux langues anciennes, par exemple, sont particulièrement symboliques des attaques lancées par ces apprentis sorciers contre nos sociétés façonnées par les siècles, pour mieux leur substituer une société nouvelle qui fasse mieux leurs affaires (sonnantes et trébuchantes ou idéologiques). Les langues anciennes nous racontent par leurs racines, l'origine des mots et le cheminement de leur sens. Vieillerie le sens des mots qui nous permet de mieux comprendre ceux qui nous parlent et nous dirigent ?  Alourdissement inutile, dont on devrait s'alléger pour gagner en vitesse et en compétitivité ? Allons donc !

Tous ces harcèlements sont véhiculés par des baragouins abscons, d'où le bon sens a été expurgé par l'autorité de ceux qui nous les imposent (autorités politique, administrative, médiatique, technicienne, militante...) Ces sabirs, aux mains des coteries de sachants, pratiquent l'exclusion par le langage qui devrait rester le premier instrument d'intégration.

Ils sont aux antipodes de mon travail. Par l'écriture, en effet, je m'efforce de rassembler, pas d'exclure.

L'histoire de Tristan et Iseult est parfois très violente, comme tous les romans médiévaux de chevalerie, et très sensuelle aussi. Comment adapter ces épisodes pour la jeunesse ?

Je ne sais pas quoi vous répondre. Je n'ai pas de truc. Dans un livre pour les jeunes, on peut aborder beaucoup de sujets et la vraie question est celle que vous posez : Comment faire ? C'est la conscience personnelle de l'auteur et l'alchimie de son écriture qui agissent. Sans vouloir m'esquiver, j'ai envie de vous dire que ma réponse est dans mes livres.


L'expression livres ou littérature pour la jeunesse, ou livres jeunesse tout court, ce qui ne change rien, est certes réductrice, mais ce qui vaut pour le petit ne vaut-il pas aussi pour le grand ? Mon premier livre2  a été publié par une petite maison d'édition, dans une collection pour ados appelée : Les enfants peuvent lire aussi. Une façon maligne qu'avait l'éditeur de suggérer que les adultes pouvaient lire aussi ces livres pour enfants.

Cette suggestion de lecture à double sens, je l'avais faite mienne, et je crois que j'en suis toujours resté là, obsédé par un rêve de partage qui rassemblerait adultes et enfants autour d'un même livre, sans que le grand ait l'impression de faire une bonne action éducative pour l'enfant, mais qu'il y trouve intégralement son compte d'être humain.


J'ai rencontré de nombreux lecteurs. Ils forment une foule qui pèse sur ma nuque lorsque j'écris, au point que je dois la tenir à distance pour retrouver ma liberté. Cette foule, néanmoins, demeure comme un socle et j'écris pour elle, dans sa diversité, en faisant pour le mieux, oui, je ne vois pas d'autre façon de le dire, en faisant pour le mieux, avec mes rêves, avec mes illusions.

On m'a demandé quel travail tu avais dû faire pour écrire de la sorte quand tu abordes les sujets mathématiques. J'ai répondu ce que je pense profondément, que tu étais tellement plongé dans le matériau qu'il t'a proprement " inspiré " et que, comme quand on étudie un sujet à fond et qu'on se met à " le parler " couramment, tu avais alors atteint un niveau de maîtrise et de clairvoyance idéaux. Et qu'il en reste ce que tu en as mis sur le papier, un peu rapporté d' " ailleurs "… Pourquoi attends-tu d’être adoubé par ceux qui n’ont accès à cette « voyance » qu’au prix d’efforts mentaux incomparablement moins fulgurants, peut-être plus durables, peut-être plus pérennes, mais tellement moins lumineux ?

Ce soir je lis l'entretien à propos de Tristan et Iseut. C'est émouvant et presque effrayant car c'est comme une dissection intellectuelle de l'auteur : Comment ? Pourquoi ? Pour qui ? Selon vous ? D'après vous ? et je comprends qu'à un certain moment tu dises : "  Je ne sais pas quoi vous répondre. "

Lorsque tu écris, tu es en communion avec les personnages, l'époque, les sources d'écrits anciens, la fébrilité d'adapter au mieux, de comprendre, de vivre intrinsèquement l'œuvre et d'adapter ta musique intérieure au chant originel de la vieille légende celtique. Je ne pense pas que tu te demandes à chaque page si le futur adolescent lecteur va te comprendre et, heureusement ! oui, qu'il se hisse, qu'il se dépasse, qu'il se force mais ce sera son problème. Toi, tu écris et, tel le navigateur sur sa barque, tu la mènes à son but en traversant tous les aléas extérieurs et les expériences du passé mais, porté par le flot de l'écriture et tes propres convictions étayées par tes nombreuses recherches, tu vas jusqu'au bout et c'est toi, toi seul qui donnes le meilleur pour le lecteur, quel qu'il soit.

Une autre amie, qui a suivi de très près mon travail sur JE N'AI PAS LE TEMPS, mon roman sur Évariste Galois, m'avait, quelques semaines auparavant, offert ce témoignage :

1 Quelques titres pour mémoire : Tristan et le sang de l'écriture, Jean-Charles Huchet, Puf, 1990 ; Du philtre au Graal, Jacques Ribard, Honoré Champion, 1989 ; Le Tristan de Béroul, un monde de l'illusion , Jacques Ribard, Bulletin bibliographique de la société internationale arthurienne, vol. 31, 1979 ; L'amour et l'occident, Denis de Rougemont, Plon, 1972 ; Structure et sens du Tristan : version commune, version courtoise, Jean Frappier, in Cahiers de civilisation médiévale, juillet-septembre 1963.


2 L'homme de pierre, 1981, publié par les éditions Léon Faure, éphémères comme nombre de petits éditeurs de cette époque haletante. Leur fondateur était Jean-Louis Hyaïch, décédé depuis des années. Je pense toujours à toi, cher Jean-Louis.

Votre œuvre est dense, foisonnante, et extrêmement longue pour un adolescent. Quel était le lectorat visé et en quoi considérez-vous qu'il s'agit effectivement d'une adaptation au moins en partie destinée à la jeunesse ? (c'est une question très simple et provocante, au vu du magnifique témoignage de votre lectrice de 10 ans et demi, mais mes étudiants, qui se destinent pour la plupart, dans ce cours, à être professeurs des écoles, se la poseront).

On ne sait jamais entre quelles mains va aboutir le livre qu'on écrit et on n'a aucun intérêt, sous prétexte que nos destinataires sont jeunes, à les satisfaire de peu. La nourriture qu'on leur prépare doit être consistante, variée, déroutante parfois, doit les confronter à des goûts inconnus et leur révéler qu'ils sont capables d'en redemander, quitte à les aider à avaler, ce qui est le travail des adultes qui en ont la charge (enseignants, parents), en les incitant à se hisser un peu, oui, et même à se forcer - diable, se forcer, dans notre paresseuse société jouissive d'instant présent ?-, parce que les meilleures confitures sont toujours placées au-dessus des buffets. Je ne connais pas d'autre manière de respecter un enfant, un jeune, d'honorer son potentiel humain, que de l'encourager à se forger une ambition qui réveille sa personnalité profonde et la mette en action.

Quand la petite Camille de 10 ans et demi, à laquelle vous faites allusion, refermait Tristan et Iseut en pleine lecture, parce qu'elle le trouvait " tellement vibrant " qu'elle ne voulait pas le terminer trop vite, c'est ce réveil, ce pépiement de sensations multiples qui la faisait vibrer ; car c'est elle qui vibrait. Cette rencontre s'est produite en 2007, il y a 12 ans, et j'ai depuis recueilli assez de témoignages semblables de lecteurs, de leurs parents ou de leurs profs qui me racontent comment la lecture de tel ou tel de mes livres a brusquement débloqué l'envie de lire, pour me convaincre de ne pas modifier mon cap.


Ce préalable posé, je réponds à votre question sur le lectorat. C'était celui des collèges, et particulièrement celui des classes où Tristan et Iseut est au programme, c'est-à-dire je crois les 5è.

Mais je n'ai pas commencé par me demander comment était fait un élève de 5è pour savoir comment j'allais m'adapter à lui.


Deux mots au passage sur le verbe adapter et son dérivé adaptation. Ils ont commencé par m'être indifférents, jusqu'à ce que, peu à peu, je les prenne en grippe. Dans l'adaptation, il y a une notion d'ajustement, de réglage au millimètre pour qu'un assemblage résiste et dure. Mais que signifie adapter une œuvre à un lectorat, qui est par définition multiple ? Choisir une voie moyenne ? S'adresser à un enfant moyen ? Cela ne tient pas debout. Le propre d'une création n'est-il pas de déborder, d'envahir, de prendre au dépourvu, d'apporter de l'eau au moulin des idées, des perceptions...

Le lecteur qui referme un livre ne peut pas être le même que lorsqu'il l'a ouvert. S'il a changé, quelque soit l'ampleur du changement, le livre a rempli son office. Sinon, il n'a servi à rien.


Je n'adapte pas, j'écris, je crée, c'est-à-dire que j'essaie de percer à jour le sens général de l'œuvre que j'ai décidé (ou que l'on m'a convaincu) de m'approprier. Comment ce sens se développe-t-il à travers le récit et comment le clarifier par l'écriture pour le rendre visible, compréhensible, y compris de cette compréhension intuitive difficile à verbaliser ? Quelque soit le pays où cette œuvre est née, en effet, quelque soit son âge, elle nous raconte une histoire qui nous concerne au point que nous pourrions, aujourd'hui ou demain, en être les acteurs.

On y parvient en besognant durement, en façonnant la langue afin de la rendre lisible, claire et riche (trois contraintes spécifiques de l'écriture pour la jeunesse), en tricotant le sens au cours d'un processus qui alterne instants raisonnés, conscients, documentés et instants déconcertants, imprévisibles, où une voix inconnue semble se superposer à la nôtre, comme si un narrateur étranger avait décidé de prendre notre relais.

-OOo-


Une amie, à qui j’avais donné à lire mes feuillets, m’a répondu ceci :