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Maj le 05/08/2017

Tristan et Iseut tristan_et_iseut.jpg

Livre de poche jeunesse, 2010

Couverture de Stéphanie Hans

Extrait

Le combat de Tristan contre Morholt

 

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Extrait

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La plus jeune de mes lectrices

  u dimanche, alors que je signais des livres, dans un village voisin du mien. Après plusieurs passages devant ma table, elle se décide à s’arrêter devant moi. Elle a très envie d’acheter Antigone 256, qui vient de sortir. Je pense que le livre est difficile pour elle, mais elle est décidée. Son choix est fait. Elle me tend un exemplaire et je commence à discuter avec. Puis, alors que je suis en train de lui écrire quelques lignes, voilà qu’elle me désigne Tristan et Iseut en disant :


— Je l’ai lu celui-là.


Moi, méfiant, parce que tout de même, elle me paraît jeunette pour s’enfiler les six cent cinquante pages du tome, et puis aussi parce que l’amour de mes deux tourtereaux me paraît largement hors de son champ d’expérience, je lui demande :


— Mais, celui-là, celui-là ? Avec cette couverture ? Tu es sûre ?


Elle confirme :


— Oui ! Je l’ai emprunté à la bibliothèque.


Pas possible !


— Mais c’est le mien ! m’exclamé-je.


Elle s’étonne à son tour, et, une fois revenus de notre mutuelle surprise, nous entamons une conversation sur Tristan et Iseut, dans un registre de connaisseurs. Un point cependant, ne laisse pas de m’intriguer : l’âge de mon interlocutrice. J’ose le lui demander.


— Bientôt 11 ans. Mais j’avais dix ans et demi quand j’ai lu votre livre, souligne-t-elle.


La précision s’imposait, en effet ! Nous poursuivons notre conversation, puis soudain, elle me confie :


— J’ai mis une semaine pour le lire. J’aurais pu mettre moins. Mais parfois (là, elle rassemble ses mains en les serrant, comme on puise de l’eau dans le bassin d’une fontaine), c’était tellement vibrant, que je refermais le livre pour ne pas aller trop vite. Mais je le rouvrais presque tout de suite, parce que je voulais trop savoir la suite !


Tellement vibrant ! L’automne se levait tout juste et elle venait d’entrer en sixième. Elle avait donc lu mon bouquin quand elle était au CM2. Elle s’appelait Camille.


Ce texte est extrait du chapitre 13, de L’ART DE L’ENFANCE, intitulé POUR. Préposition tirée de l’expression livres « pour » la jeunesse, que l’on a aujourd’hui jetée aux orties, sans doute par insatisfaction des réponses apportées à la problématique qu’elle induisait et qui demeure pourtant.

La légende de Tristan et Iseut est peu abordée dans la littérature jeunesse, pourquoi avez-vous écrit Tristan et Iseut, jamais l'un sans l'autre ? Est-ce un choix de votre part ? Une commande de l'un des membres de l'équipe éditoriale ?


Je n’ai pas écrit Tristan et Iseut, jamais l’un sans l’autre. Je me suis attelé à un travail qui, une fois parvenu à son terme, a donné un ouvrage que j’ai intitulé Tristan et Iseut, jamais l’un sans l’autre. Je n’ergote pas, mais puisque vous avez le souci de retracer mon parcours, du projet de livre à sa publication, je préfère cette formulation qui laisse toute sa place aux méandres du travail, qui ne nous garantissent pas la certitude que nous toucherons au but. C’est une évidence que de le souligner, tant cette situation est banale et familière à tout créateur, mais les lecteurs l’oublient parce qu’ils sont toujours en présence du produit fini : le livre qu’ils ont en main.


Pour un auteur, les choses sont loin d’être aussi assurées. En effet, lorsqu’il aborde un travail, son objectif (son espoir, voire son rêve) est sans doute de parvenir jusqu’au livre, mais il n’est certain d’avoir réussi que lorsque le livre est imprimé. Entre ces deux pôles, prend place toute une palette d’états marqués par plus ou moins d’incertitude.


Au commencement de Tristan et Iseut, donc… j’avais terminé depuis peu ma récriture pour la jeunesse du mythe de Gilgamesh (Le premier roi du monde, LDP jeunesse 2004), lorsque Charlotte Ruffault m’a proposé de reprendre un grand texte médiéval, me donnant le choix entre La chanson de Roland et Tristan et Iseut.


Il me restait de vagues impressions scolaires du premier et je ne connaissais absolument rien au second. C’est celui-ci, pourtant, que j’ai retenu.


Sans savoir ce que j’allais en tirer, il m’attirait par son foisonnement. En effet, des épisodes qui relèvent du pur roman d’aventures y voisinent avec des épisodes fantasmagoriques proches de l’épopée et du conte, en totale rupture de réalisme, et travaillent à décliner une histoire d’amour fondée sur l’adultère, où se mêlent à la fois la tragédie et le théâtre de boulevard.


Je retrouvais dans ce texte une variété de registres qui me rappelait Shakespeare, avec des scènes d’une force désespérée (Iseut jetée en pâture aux lépreux, la fuite et l’exil dans la forêt du Morrois…), d’autres pathétiques (la salle aux images), d’autres d’une bouffonnerie pleine d’amertume (la folie de Tristan, le mal pas…), d’autres d’une sensualité haletante (le vin herbé, les pas dans la neige…).


Avec Tristan et Iseut, je me trouvais dans un univers infiniment plus subtil que celui des combats héroïques de Charlemagne et de ses preux, qui me donnait l’occasion de jouer sur une gamme étendue de sentiments. Je n’ai donc pas hésité longtemps entre ces deux textes.


Il faut dire que je n’étais pas dépaysé par le mélange des registres. Je m’étais déjà confronté à cette difficulté avec Gilgamesh, ainsi qu’avec le pari de rendre un mythe plausible.


L’amour de Tristan et Iseut était un défi identique à relever, mais dans un contexte différent : celui du Moyen Age européen, porté par une mythologie de la chevalerie qui a structuré et nourri notre imaginaire bien plus profondément que la Mésopotamie de Gilgamesh. Comme j’avais tout à apprendre, j’ai commencé par le commencement, me documenter pour découvrir ce que j’ignorais sur : sur les origines de ce conte, sur la chevalerie, la vie (quotidienne et économique, politique, religieuse) au Moyen Age, les épidémies, la chasse et les traités de vénerie… ce qui m’a amené à participer à des battues au chevreuil pour voir comment les choses se passent vraiment, et aussi à m’informer de la harpe auprès d’une factrice de harpes.


C’est grâce à la harpe, en effet, que Tristan et Iseut tombent amoureux. Le philtre, contrairement à ce qu’on croit, n’est pas la cause de leur amour, mais sa confirmation. Il le consacre, le rend inéluctable, noue les ressorts du drame et le transforme en tragédie universelle. Ce qui n’est pas rien, certes. Mais, si l’on peut considérer que le germe de cet amour se trouve dans la passion massacrée de Rivalin et Blanchefleur – drame inscrit en toutes lettres dès la naissance de leur enfant dans son prénom, Tristan –, la harpe en est le révélateur. C’est bien grâce à la harpe que ces deux êtres prédestinés se rencontrent et s’éveillent l’un à l’autre. Ensuite, le philtre scelle leur destin.


Parallèlement à cette recherche, j’établissais un déroulement chronologique de l’aventure des deux héros, depuis l’amour des parents jusqu’à la mort des amants, rassemblé dans une cohérence qui incluait le plus grand nombre possible d’épisodes, y compris les plus irréalistes.


Quelles ont été les directives ? Avez-vous eu des contraintes concernant par exemple la forme du texte, le style de l'écriture, le temps du récit, le découpage en chapitres, etc. ?


Je n’ai pas eu de directives. Charlotte Ruffault m’a laissé faire. Après lecture de mon synopsis, grâce auquel elle découvrait la complexité de Tristan et Iseut, elle m’a dit que j’avais de quoi faire deux volumes. Chose à laquelle je n’avais pas pensé, qui m’a un peu assommé en me révélant une ampleur que je n’avais pas envisagée, mais qui m’a libéré aussi en m’incitant à aller de l’avant.


Ceci dit, je ne me suis pas immergé dans le travail sans donner signe de vie avant d’en avoir terminé. Loin de là. Je ne savais pas où j’allais et je n’avais pas envie de me fourvoyer. Je m’attelais à un travail de longue haleine. Je ne voulais pas précipiter le mouvement, mais au contraire donner les moyens à mon récit de développer tout ce qui pouvait rendre cette aventure plausible et accessible. Aussi ai-je tenu mes éditrices constamment informées : Charlotte Ruffault et Cécile Térouanne qui venait d’arriver chez Hachette. Chaque fois que j’avais écrit un chapitre, je le dactylographiais et je l’envoyais, comme un feuilletoniste du XIXè siècle. Ensuite, l’éditeur réagissait et je rectifiais, évidemment, chaque fois qu’il le fallait.


Je n’ai pas eu de consignes sur le style de l’écriture qui s’est imposé en fonction de la nature des épisodes et des registres appropriés, ni sur le temps du récit. J’ai choisi le présent de l’indicatif parce que c’est un temps vif, rapide, qui interdit les phrases trop longues. Comme son nom l’indique, il offre l’avantage de rendre les choses très… présentes, donnant un goût acide et cru à la narration, un côté sans bavures et aussi un peu fruste parfois. Pour cette raison, je trouvais qu’il convenait bien à un récit d’origine médiévale. Il n’est pas toujours facile à manier sur une longue durée, mais il mérite qu’on se donne du mal. Quant aux chapitres, j’ai fait le choix de chapitres courts pour donner du nerf au récit, ce qui permet de relancer souvent le feu roulant de l’action. L’action, ce n’est pas uniquement les combats, les galopades, la fuite, ce sont aussi les scènes d’amour, de désolation, d’attente, de chagrin. Tout ce qui est projet est action, aussi bien la réflexion qui prépare ce projet que son exécution. Pour parler concrètement, la rumination amoureuse de Tristan au chapitre 57 (qui répond à la longue réflexion de près de 400 vers, menée par Thomas d’Angleterre dans son œuvre), ou son délire devant les statues de la salle aux images du chapitre 60, sont des épisodes d’action au même titre que le duel contre Morholt ou le combat contre les lépreux. Je ne les ai pas traités comme des pauses du récit. La moindre pause fait chuter l’intensité et l’on cesse d’être en phase avec les personnages qui sont en permanence à un haut degré d’incandescence.


De quelles sources vous êtes-vous inspiré, pourquoi ?


Essentiellement des sources qui sont publiées dans le Tristan et Iseut de la collection Lettres gothiques du Livre de poche, où figurent les Tristan de Béroul et de Thomas, les Folies, d’Oxford et de Berne, le Lai du chèvrefeuille de Marie de France, le Donneï des amants, ainsi que la très précieuse Tristrams saga norroise, à quoi j’ai ajouté le Tristan et Iseut d’Eilhart von Oberg (éditions Actes Sud, collection Babel), et le conte irlandais de Dermott et Grania (in L’épopée irlandaise, le cycle de Finn, éditions Terre de Brume), une des origines occidentale de Tristan et Iseut. C’est à l’aide de ces textes que j’ai bâti mon synopsis. Évidemment, je les ai complétées, explicitées, enrichies, par des études de médiévistes spécialistes du roman courtois, tels Denis de Rougemont, Jean-Charles Huchet, Emmanuelle Baumgartner, Jacques Ribard, Philippe Walter, Jean Frappier... Ces points de vue d’érudits sont essentiels à l’auteur qui cherche à se former son idée personnelle dont il tirera sa propre version.


À ces ouvrages s’ajoutaient la documentation historique dont j’ai parlé plus haut, mais aussi de grandes œuvres, en édition bilingue, comme Le cycle de Guillaume d’Orange, les Fabliaux érotiques, les Chansons de trouvères, le Mesnagier de Paris… qui me permettaient de m’imprégner de l’esprit médiéval par la littérature. Soucieux du vocabulaire, je notais les expressions, les tournures qui pouvaient servir à colorer mon récit, attentif aux anciens mots dont les dérivés existent en français contemporain.


Cela tourna à l’obsession. Je truffais mon texte d’expressions médiévales (expliquées par des notes) aussi souvent que je le pouvais, à tel point que lorsque j’ai attaqué ce qui devait être le second volume (le chapitre 36), nous avons décidé d’un commun accord, Charlotte, Cécile et moi, de supprimer toutes ces références qui alourdissaient le récit.


Contrairement aux autres versions de Tristan et Iseut dans la littérature jeunesse qui font au maximum deux cents pages, votre version est beaucoup plus conséquente, pourquoi l'avoir autant développée ? Comment ? Quelles étaient vos intentions ?


Par respect de l’œuvre d’une part et des enfants d’autre part. Il n’est pas possible de sabrer un monument comme Tristan et Iseut (ou Gilgamesh, ou Antigone) au prétexte que tel ou tel développement, situation, sentiment… est trop compliqué pour des enfants. La seule simplification recevable est celle qui s’efforce de clarifier la complexité pour la rendre accessible. Pour cela un sévère travail d’assimilation et de décantation est nécessaire.


Combien de temps vous a-t-il fallu et comment avez-vous procédé ?


J’ai travaillé en gros quinze mois, entre douze et dix-huit heures par jour. Ma femme me suivait, lisait tout ce que j’écrivais et me donnait son avis, dont je tenais toujours compte, avant d’écrire au propre et d’envoyer à mes éditrices, qui réagissaient à leur tour et dont j’intégrais les avis et remarques.


J’ai procédé comme tous les écrivains. Je ne me suis pas mis dans la peau des personnages, comme on ne cesse de le répéter sottement, mais j’ai utilisé ma propre peau, l’immense nuancier de sentiments que j’ai collectionnés tout au long de ma vie, pour donner de la densité à la leur et les faire respirer de mon souffle qui ressemblait au leur. Je possède en moi une part de Tristan et d’Iseut, de Marc, de Frocin, de Godoïne, de Gouvernal et de Beau Joueur le cheval, de Morholt aussi bien sûr et du dragon… L’état de création est une porte ouverte sur l’univers. Nous en sommes une parcelle et nous portons en nous, en germe, les éléments du tout. Il nous suffit simplement d’en retrouver la trace ( la concentration et le travail même d’écriture le permettent) et ensuite d’en faire le meilleur usage.


Je notais les idées qui me venaient et je les développais dans une sorte de journal d’écriture, dont vous trouverez quelques extraits en pièce jointe.


Votre texte a-t-il été d'emblée accepté ou a-t-il fait l'objet de modifications suite aux réflexions de l'équipe éditoriale ?


Bien sûr qu’il y a eu des modifications. Elles n’ont pas été fondamentales. J’entends que ce qu’elles ont remis en question ne m’ont pas obligé à tout refondre depuis le début. J’ai évoqué plus haut les ajustements de vocabulaire. Une autre mise au point s’est révélée nécessaire, à la même période. Souvenez-vous que j’étais parti sur la base de deux volumes. Lorsque j’ai commencé le second (cela correspond au chapitre 36 de la version publiée), j’ai mis un peu de temps pour trouver le ton. La perspective d’une édition en deux volumes signifiaient un délai entre le premier et le second tome. Il fallait donc que je prévoie, dans les premiers chapitres du tome 2, de rafraîchir la mémoire des lecteurs par des rappels et des allusions au volume précédent. C’était nouveau pour moi et j’ai tâtonné. Puis nous nous sommes demandé, Cécile, Charlotte et moi, si un partage de l’œuvre en deux volumes s’imposait vraiment. Est-ce qu’il n’était pas artificiel, voire contre nature et n’allait-il pas nuire à l’unité de l’ensemble ? Nous avons finalement opté pour la version en un volume et cela m’a obligé à reprendre les premiers chapitres déjà écrits, afin que le 36 soit la suite du 35, et non le premier d’un nouveau livre.

Réponses à une étudiante

tristan_et_iseult.jpg

Editions Hachette, 2006

Echanges avec une classe de 5e

Et si l’exception frappait justement à ma porte (Nil) Qu’est-ce qu’un auteur ? É-ty-mo-lo-gie


Quels conseils donneriez-vous à de jeunes auteurs ?

Comment ne pas manquer d'idées quand on commence à écrire?


Ils étaient en 5è, et étudiaient mon TISTAN ET ISEUT. Je leur ai écrit deux fois.

Après mon premier courrier, leur professeur, Valérie Rossignol, m’a transmis de leur part ces deux questions, auxquelles j’ai évidemment répondu. A la suite de ce second envoi, j’ai reçu un paquet de 28 lettres qui réagissaient à mes propos, et dont j’ai utilisé quelques extraits, livrés ici sans commentaires, pour illustrer mon courrier, et installer la présence des enfants dans notre échange.

Valérie ajoutait : « Pour la suite de l’aventure, je t’envoie ces lettres d’élèves spontanés. Je ne les ai pas aidés. Bonne lecture ! »

Chers amis de Vaugneray,


Madame Rossignol m’a adressé, il y a déjà quelques temps, un état de votre curiosité en m’envoyant deux questions qui vous démangeaient.

" Quels conseils donneriez-vous à de jeunes auteurs? " et " Comment ne pas manquer d'idées quand on commence à écrire? "

Je vais vous parler franchement. Quelque chose me gêne dans la première. Son aspect artificiel ! Est-ce que vous êtes concernés ? Êtes-vous de jeunes auteurs, animés par le désir avide de recevoir des conseils ?

On dirait que vous faites semblant d’être des journalistes qui interrogent un écrivain célèbre. Or, vous n’êtes pas des journalistes, je ne suis pas un écrivain célèbre et je n’aime pas que l’on fasse semblant.

Alors ?...


Une autre chose me retient. Dans l’immense majorité des cas, les conseils ne servent à rien et ceux qui les réclament s’empressent de ne pas les suivre.

Alors ?...


J’ai dit : dans l’immense majorité des cas, laissant entendre qu’il existe des exceptions ! Et à ce point de ma réflexion, je poursuis en ajoutant : « Et si l’exception frappait justement à ma porte, là, venue de Vaugneray me réclamer un verre d’eau pour étancher sa soif de savoir, est-ce que je la laisserais se dessécher sur mon paillasson, sans lever le petit doigt ? »

Non, bien sûr. Et parce que je parie que vous êtes cette fameuse exception qui surgit toujours d’une façon inattendue, je vais vous répondre.

Commençons par le commencement.

Auteur ? Je vous ai demandé si vous en étiez et comme vous vous adressez à moi, auteur de livres, les jeunes auteurs virtuels pour qui vous me questionnez sont aussi des auteurs de livres. On est bien d’accord ? Et vous allez me répondre : « Non, nous n’avons jamais écrit aucun livre. Pour le moment, du moins.»

À quoi j’ajouterai : « Mais n’êtes-vous pas des auteurs pour autant ? »

Ce qui m’amène à vous poser cette nouvelle question : qu’est-ce qu’un auteur ?


À ce point de notre conversation, je vais laisser madame Rossignol me relayer et conduire votre recherche.

À tout de suite !



Je suis sûr que les réponses que vous avez trouvées sont toutes ingénieuses, cocasses, étonnantes, extravagantes, pertinentes... Voici maintenant la mienne.

Souvent, pour comprendre les mots, il faut remonter à leur source. À leur étymologie. Ah, qu’est-ce que l’étymologie ?  Ce mot vient du grec étumos : vrai, réel, véritable et logos : la parole. Ce qui signifie que l’étymologie nous dit la vérité sur les mots. (Margaux)

Et quelle est l’étymologie du mot auteur ?

Il vient d’un verbe latin : augere, qui signifie augmenter. L’auteur est donc celui qui augmente ! Augere a aussi donné l’adjectif auguste. Vous avez peut-être entendu parler de Philippe II de France, qui a régné à la fin du XIIè siècle et au début du XIIIè. Il a été appelé Philippe Auguste, parce qu’il a considérablement augmenté le domaine royal hérité de son père, au cours de son règne. (Thomas) Il l’a augmenté par des conflits, des batailles avec ses voisins, des guerres, à coups d’épée, de massacres et d’étripages sanglants. La guerre est une des plus anciennes activités humaines qui, pour être vieille, n’en est pas moins détestable, d’autant plus qu’elle se perpétue aujourd’hui avec plus de violence encore que par le passé et plus de cruauté. Mais ce n’est pas l’objet de mon courrier, je ne m’attarde pas.


Donc on peut être l’auteur d’un territoire, en augmentant son étendue.

Vous ne vous en doutiez pas, n’est-ce pas ? Mais, avant ce roi français, un empereur romain, un César, avait lui aussi été baptisé Auguste pour les mêmes raisons (et les mêmes procédés) que le Français.

Mais, me demanderez-vous, comment un auteur de livres peut-il augmenter un récit ? Et l’augmenter avec quoi ?

C’est facile à comprendre.

Prenez mon cas. Vous êtes en train de lire un de mes livres : TRISTAN ET ISEUT. Ce texte reprend une vieille légende, multiséculaire, qui a eu de nombreux auteurs au cours des siècles. Les tout premiers sont d’ailleurs parfaitement inconnus, car cette légende se racontait uniquement oralement et dans des pays aussi éloignés que l’Irlande et l’Iran ! Puis un jour, certains auteurs qui en avaient entendu parler (Béroul et Thomas d’Angleterre, à la fin du XIIè siècle, justement contemporains de Philippe Auguste ; marrant, non ?), ont écrit une version. La leur. Ils ont donc augmenté le conte initial et l’ont transformé en y ajoutant des détails personnels, venus de leur sensibilité, de leurs idées sur l’amour entre un homme et une femme, désireux de raconter comment la passion peut lier deux êtres jusqu’à la mort, tant ce qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est intense.


J’ai fait comme eux, presque mille ans après ! J’ai revécu cette histoire, je l’ai re-sentie et je l’ai racontée en l’augmentant, à mon tour, de perceptions personnelles directement issues de la façon dont je me représentais et percevais les choses, les re-vivant comme si j’étais à la fois Tristan et Tantris, Gouvernal, Iseut la Blonde, Iseut aux Blanches mains, Marc, Frocin, les barons, Morholt, Moldagog le géant, le dragon et la harpe !... Bref, comme si j’étais le cœur de cette aventure qui pulsait la vie et animait tous les autres personnages.

Vous comprenez ? (Chloé)


Pendant que j’y suis, je ne peux pas m’empêcher de vous citer un autre auteur, Charles Perrault, que vous connaissez tous grâce au Petit poucet, au Chat botté... Perrault, l’auteur-augmentateur, qui a repris à son compte en les écrivant, de vieilles légendes orales venues à sa connaissance au XVIIè siècle.

Bien, maintenant que nous savons ce qu’est un auteur, je vous repose ma question : « Êtes-vous des auteurs et de quoi ? » Autrement dit : « Avez-vous déjà reçu quelque chose que vous avez pour tâche d’augmenter, de transformer par vos idées, votre sensibilité, vos questions, votre manière d’être, etc ? »

Réponse : Bien sûr ! Vous avez reçu la VIE, il y a quelques années déjà et, chaque jour, vous vous appliquez à en être les AUTEURS !

Vous me suivez toujours ?

Alors puisque le terrain est déblayé et que nous savons que vous êtes des auteurs, je vais pouvoir répondre à votre question puisque vous êtes en réalité très intimement concernés par la question que vous me posez.

Quels conseils vous donner ?

Pour être vraiment l’origine de votre œuvre (souvenez-vous de ce que je vous avais dit du mot origine(1), dans ma première lettre), n’oubliez pas que vous êtes habités par un mystère. Il est au fond de vous, tapi dans l’obscurité et il attend que vous veniez l’éclairer par votre curiosité, votre désir de le rencontrer et de faire connaissance avec lui. Faites-lui confiance. Il sait que vous êtes des êtres uniques. Il sait de quelle manière vous êtes reliés à des milliards d’autres êtres uniques. Il est alimenté par le foisonnement du monde et peut entendre le roulement du grand chaos qui a vu surgir l’univers. Il a des choses inouïes à vous apprendre. Il contient tout votre futur, toutes les réponses aux questions que vous vous posez. (Marine)

C’est un prodigieux gisement de créativité, puisqu’il renferme tout ce qui peut vous aider à construire les œuvres que vous portez.


Oui mais, comment l’atteindre, ce gisement ? Comment l’exploiter ?


Il n’y a qu’une seule façon : écouter son cœur, se tourner vers cette voix intérieure de l’intuition qui murmure en nous, discrète, et qu’on ne peut percevoir que lorsque l’on fait silence en soi. Pas facile aujourd’hui, avec tous les bruits assourdissants et les bavardages qui nous entourent, qui nous sollicitent et nous polluent, de préférer le silence, n’est-ce pas ? Mais entraînez-vous, cela vaut la peine, et sachez que personne ne fera les choses à votre place, ni ne vous applaudira de les avoir faites. Dans ce mystère qui aide à vivre, il n’y a nulle reconnaissance, nulle admiration, nulle notoriété qui vous attend. Il n’y a que vous-même à l’état de germe, de possible, de promesse. (Ramane)

En tout état de cause, vous êtes libres de développer ces possibles ou de les laisser végéter, de transformer ou non ces promesses en réalités. Rien ne vous y oblige et vous êtes libres d’apprendre ou de ne pas apprendre à écouter la voix de vos cœurs. Cet choix est de votre seule responsabilité. (Eva)

(1) L’important, dans un travail comme Tristan et Iseut, n’est pas de répéter ce que d’autres ont déjà dit, mais d’émerveiller différemment, avec ses propres qualités que l’on fait briller. Je ne vous dis pas cela pour me flatter. Je le dis pour vous, pour que vous y pensiez lorsque vous accomplissez un travail : puisez dans vos ressources personnelles, étonnez en allant toujours au plus proche de votre personnalité. Cela demande parfois du courage, aussi N’AYEZ PAS PEUR ! Vous n’intéresserez les autres qu’en étant vous-mêmes, originaux.

Vous connaissez évidemment le mot « original ». Il ne signifie pas que l’on fait le pitre, mais qu’on est l’origine de ce que l’on dit, fait, invente. Nous et pas les autres. Vous n’êtes pas des bêtes perroquets ! Et c’est parce que l’originalité surprend qu’elle prend parfois un sens péjoratif.

Avez-vous déjà entendu parler d’Héraclès ? Peut-être pas. Vous connaissez certainement mieux Hercule. Ce sont les mêmes personnages. Héraclès est le nom grec d’Hercule, son prédécesseur, car les Grecs ont précédé les Romains et ce sont eux les inventeurs d’Héraclès.


Eurytos, le maître archer qui a appris à Héraclès dans ses années de formation, l’art de l’arc, lui enseignait à tirer la corde jusqu’à son oreille pour mieux écouter justement la voix de son cœur… car, connaissant tous les chemins du monde, elle lui indiquerait celui qui mènerait infailliblement à sa cible.

Mais quel rapport existe-t-il entre l’adresse d’un tireur et son oreille ?

L’oreille extérieure conduit à l’oreille intérieure : le cœur, formé de ventricules et… d’oreillettes !

Et pourquoi la corde de l’arc était-elle le moyen de faire entendre à Héraclès sa voix intérieure ? Parce que le mot corde, renvoie au mot latin cor-cordis qui signifie le cœur. Ainsi, l’oreille et le cœur sont liés par la résonance de leurs sens  premiers.

Vous voyez à quel point les mots renferment, eux aussi, des mystères et comment l’étymologie nous les révèle dans toute leur vérité ?


En s’entrainant à suivre les conseils de son maître Eurytos, donc à écouter la voix de son cœur, Héraclès devint un archer redoutable dont tous les tirs faisaient mouche.

Quant à moi, qui ne suis ni maître archer ni maître de rien, voilà tout le conseil que je puis vous donner. (Louise)

Quant à savoir comment ne pas manquer d’idées pour écrire quand on commence, mais aussi quand on a commencé et tout au long du récit que l’on écrit, que ce soit celui d’un livre ou… celui de sa propre vie, c’est très simple. Il suffit de maintenir la communication ouverte avec son cœur, d’être attentif à ses plus imperceptibles frémissements, d’être vigilant, éveillé, de faire confiance à cette voix qui est nous-mêmes et qui nous guide sur des chemins qui n’appartiennent qu’à nous.

C’est ainsi que viennent les idées. Elles se présentent sous toutes sortes de formes : mots, images, souvenirs, odeurs, murmures qui se mélangent et cherchent à se rencontrer pour former un ensemble.

Les idées sont comme des pierres précieuses brutes quand on les déterre du sol. Elles sont incommunicables, pas très séduisantes, parfois même assez banales, voire complètement nullasses. Une fois au jour, il faut les nettoyer, les élaborer par votre travail pour leur donner toute leur valeur et les rendre compréhensibles  par d’autres que vous, intéressantes, originales et même géniales.

Si l’on est trop raides, fermés comme des murailles, ou trop sûrs de soi (la certitude est toujours une cause de raideur) les idées ne passent pas. Si l’on est ouverts et disponibles, prêts à se laisser surprendre, elles sont mises en confiance et montent à la surface.

Les murailles servent à protéger.

On se protège quand on a peur.

La peur paralyse, intimide les idées personnelles.

Efforçons-nous de remplacer la peur par la confiance.

Ce n’est pas toujours facile, mais je crois qu’il n’y a pas d’autre manière d’apprendre à écouter son cœur. (Marine)


Voilà, bien chers amis, tout ce que je pouvais vous  dire.

Je vous laisse réfléchir tranquillement ou oublier tout ça. Vous décidez. Vous êtes libres…


Je vous embrasse, filles et garçons. Vous savez que c’est mon habitude. Pas de jaloux ! Allez, hop ! (Louise)


Jacques

www.jacquescassabois.com


Ah, ceci encore ! Je suis très heureux de savoir que vous lisez le TRISTAN ET ISEUT dont je suis… l’auteur !

Tristan et Iseut ont eu de nombreux auteurs(Nil) Auteurs de votre vie ? Vous êtes habités par un mystère Héraclès Les idées sont comme des pierres précieuses brutes