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Maj le 05/08/2017

Correspondance avec Claude Duneton

Depuis des mois, un projet sans cesse remis me harcèle. M’installer au grenier, ouvrir la boîte de Pandore de mes cartons d’archives et opérer un tri dans les manuscrits accumulés au fil des années. Un tri sévère, façon épreuve de vérité. Je sais que je vais beaucoup jeter. Ce n’est pas ce qui me retient. Je crains seulement de jeter trop, emporté par mon envie de m’alléger, d’évacuer le passé, à la hussarde, les souvenirs qui débordent… Le grand essorage.


C’est un spécialiste de la mémoire, justement, qui a eu raison de mes velléités : le Jour des Morts, lui-même ! Il s’est planté devant moi, sans traitrise, le lendemain de la Toussaint, et m’a interpellé, comminatoire : « Alors, c’est pour aujourd’hui ou bien ? » Et sa façon de clore son injonction sans me laisser espérer un demain, comme si demain n’existait déjà plus et qu’il y avait urgence, que le temps me grisait d’insouciance et que bientôt mes lombaires ne me permettraient plus d’aller m’asseoir en tailleur sous les combles... J’ai obtempéré.


C’est en fouillant dans le deuxième carton que  j’ai mis au jour un trésor oublié. Un trésor d’amitié qui avait bonifié dans l’obscurité depuis vingt ans, sous la garde des chauve-souris qui logent sous mon toit : une correspondance avec Claude Duneton. Le bon, le généreux Claude, toujours présent quand les copains le sollicitaient.


Voici, en deux mots, les conditions de notre échange.

claude-duneton.pngJe venais de terminer le récit de mon enfance (le premier) et avant d’oser l’envoyer à des éditeurs, j’ai eu besoin de me blinder. J’ai demandé à Claude, mon maître forgeron, de lire mes pages et de me donner son avis. En août, le 21 (de 1991), il m’appelle. J’allais partir en Normandie faire des animations dans des centres de vacances. Il me parle, commence par m’envelopper. Je le connais. Il part de loin pour mieux se rapprocher. Il hésite, faussement approximatif, pour être plus précis. C’est sa manière de trouver le ton juste. Il s’accorde, comme un instrument, prenant son temps, il cherche sa musique et je l’imagine, dans le fauteuil défoncé que je lui ai connu au Lissard, changeant de position, roulant d’une fesse sur l’autre, ponctuant ses phrases de gestes arrondis, les mains à demi-fermées, comme celles du laboureur qui a trop serré les mancherons de sa charrue. Puis, insensiblement, à force de tiédir, sa voix s’est échauffée et s’est mise à chanter.


Il me lit un passage, puis s’arrête : « Çà, c’est apprêté, ça fait littéraire, belle langue, bien écrit... » Il saute deux pages, reprend sa lecture.  «  Ça, par contre, ça sonne juste... C’est émouvant... » Il appuie un peu. « Tu as les larmes qui te viennent en lisant ça… Si, je déconne pas. »


Il navigue d’un exemple à l’autre, toujours concret… « Tiens, cette phrase, je l’écrirais comme ça, écoute… Tu vois la différence ?... Tu sens ?... Là, on le voit, le gamin. Pas besoin de le montrer. Il existe tout seul… Tu comprends ?... »


Il s’assure que je le suis, pas à pas, revient à moi sans cesse, m’entraîne, pédago rompu aux précautions qui ne blessent pas l’élève et qui sait d’avance où il l’emmène, quelle évidence il s’apprête à lui asséner. Moi, j’acquiesce, j’admire. Mon texte reprend vie sous la parole de Claude. C’est un mouvement d’entrailles, comme les ruades du fœtus qui déforment le ventre de sa mère. Sous la parole de Claude, une métamorphose se prépare. Je crois comprendre et je m’empresse de le dire : « D’accord… je vais tout relire un stylo à la main, repérer ces passages, les modifier... » Silence. Claude se tait, puis acquiesce vaguement. « Oui… oui, tu peux... Tu peux faire ça… Mais le mieux… » Nouvelle hésitation. « Ce serait de revenir à l’émotion, de sentir les choses à nouveau… Que tu récrives tout depuis le début, quoi ! » Alors, aussitôt que la banderille est plantée, parce qu’il n’entend pas ma voix en retour régie, il précise, s’appuie sur le théâtre, le travail de l’acteur qui élabore son rôle… « C’est une question de souffle, de respiration… Respire ton texte à nouveau, revis complètement les situations. Tu comprends ?... Un nouveau rythme va s’imposer. Tu verras, un autre phrasé… Prends le temps de récrire, remâche... Ça va découler du temps…»


C’est après cette conversation, aussitôt, que Claude m’écrit.


 


Lettre du 21 août 1991


 



 



Lagleygeolle le 21 août 91


( Pour ton retour du beau Cotentin !)


    Jacques, j’ai peur d’avoir été un peu pédant tout à l’heure, au téléphone. Je n’ai pas assez dit toutes les belles choses qu’il y a dans ton livre — la colo, tout ça, après… Beaucoup de choses justes où l’effet « musique pour rien » n’existe pas. Et puis les détails de technique, de coupe de phrases, c’est bien beau, mais j’ai mal dit que ton inspiration est plus importante. J’emploie exprès ce mot désuet. Ce dont tu es plein, ta chair à toi et tes tripes personnelles.

Justement, dans les passages les plus « réussis » tu es plus proche, plus sincère, et le rythme devient évident. Ton émotion avant tout, quand même quoi ! Et merde au cuistre que je peux être de temps en temps !

    Je n’ai pas dit également, pour conclure sur les ordinateurs et leur « facilité » casse-gueule dont on me scie les oreilles, que le besoin de « re-vivre » son texte en le recopiant est plus important que tout. Une chose que je sais depuis quelques mois seulement et qui m’a ravi : Brassens recopiait indéfiniment ses chansons, à la main, en les écrivant… Chaque fois qu’il ajoutait un couplet, il modifiait un vers, il se récrivait entièrement la chanson entière, très lisiblement ! C’est Marcel Amont qui m’a montré ça, un manuscrit que Brassens lui a donné : il y a 30 ou 40 versions, qui varient fort peu. Peut-être que le geste, lent, de réécriture lui donnait la musique ? Je ne sais pas… En tous cas c’est à l’opposé de tous ces bavards qui me vantent les mérites du mot changé tout seul dans un texte ou la ligne changée de place d’un petit coup de bouton — et qui, à part ça, écrivent comme leurs pieds !


Bref, bon courage.

Je te suis de toute amitié

Claude


Copie de l'original

01-ClaudeDuneton-1991.pdf

Et j’ai suivi les conseils de Claude, évidemment. J’ai tout remis à plat, tout re-senti, tout expiré pour repasser par le crible tiède d’une nouvelle rumination pour permettre à un nouveau texte de prendre forme, comme Claude me l’avait prédit. Deux ans après, j’ai trouvé un éditeur à Besançon. Éditions Cêtre. J’écris à Claude. Un service à lui demander.


Lettre du 23 novembre 1993


 



 



Moncourt, le 23 novembre 93


Mon cher Claude,


Voici quelques jours que j’essaie de te joindre. Ton téléphone de Corrèze ne répond pas. Celui de Paris non plus. Peut-être avez-vous déménagé. De Paris, je veux dire. Pas de Lagleygeolle. C’est pour cette raison que je t’écris chez Grasset. Là-bas, on saura bien te trouver.

Pourquoi une telle  insistance ?

Parce que j’ai trouvé un éditeur pour mon texte jurassien. Non, pas pour cette raison, mais pour ses conséquences, en fait. Mais il faut bien que je commence par là. Un éditeur à Besançon. Essentiellement connu pour sa production régionale. Qui cherche depuis quelque temps à donner une diffusion nationale à une partie (petite) de ses publications. Mon texte est tombé chez lui à ce moment.

Il le veut. Je le lui donne. Je prends ce que je trouve et je m’en accommode. J’ai toujours écrit des trucs que les éditeurs n’attendaient pas et quand il s’en trouvait un pour me dire oui… Bref, je n’ai jamais eu pléthore de propositions. Cela veut dire qu’il me faut ramer davantage quand le livre est publié.

Bon ! C’est une telle constance dans ma vie que cela ne me quittera  jamais, je crois. J’ai quelque chose de lourd, très lourd, à user. J’en ai pour longtemps.

Donc, « Dans la lumière du jardin » sera publié à Besançon. Il existera par Besançon, parce que je n’arrive pas à le faire exister par Paris.

Maintenant, quelle conséquence pour toi ? Peut-être que tu t’en doutes déjà.

Peux-tu m’écrire un texte de présentation ?

Voilà ! Je suis arrivé à le dire !

Peux-tu ? Sois libre de ton choix. Je pense que tu as des tas d’autres choses en chantier. Ton roman sur Falconet n’a pas l’air d’être sorti — je le saurais. Je guette — et tu te trouves peut-être dans la dernière ligne droite, celle où l’on ne peut absolument pas être déconcentré… Ce concours sur la langue française dont j’ai entendu parler dans une revue de presse à France Inter, doit aussi t’occuper. Sans parler du reste.

Un texte de présentation — je n’ose pas dire préface — à ta convenance, pour janvier, mi-janvier par là, le livre doit sortir début mars.

Si tu le fais, j’en tirerai plus d’avantages que toi, c’est sûr et cette demande, bien que formulée, me gêne.

Si tu ne le fais pas cela ne changera rien. Ni frustration, ni amertume. C’est vrai. Pas uniquement parce qu’on se connaît depuis 25 ans et que 25 ans ça résiste. Mais plutôt parce qu’il y a, dans le fond de nos vies, à toi et à moi, des similitudes, des partages, des respirations (mot coupé, illisible). Un bruit de vent dans nos fondations, un battement imperceptible dans nos sous-sols qui conditionnent tout le reste et ne peuvent être atteints.

Alors, sois tranquille. Les choses prendront la tournure qui leur conviendra le mieux.


Affectueusement à toi.

 


Jacques

Copie de l'original

03-JacquesCassabois23nov1993.pdf

Sa réponse arrive par retour


Lettre du 27 novembre 1993


 



 



Bien cher Jacques,


    Je suis très ému par ta lettre, et réjoui que tu aies trouvé un éditeur. Je n’ai qu’un chagrin c’est les précautions que tu prends pour me demander une petite participation  — je te sens comme un SDF de métro qui réclame un ticket restaurant… (Mon fantasme à moi, d’en arriver là, panique !... Paysan dixit. En venir à manquer…)


    Tu me vois, franchement, te dire que j’ai pas le temps de rédiger quelques pages pour ton livre ?... Et comment je ferais après, avec cet œil qui s’inscrirait dans la glace quand je voudrais me peigner, et cette voix enrouée de ma conscience qui dirait d’un ton fumier : Qu’as-tu fait de ton frère Jacques ? …» Je serais propre !... Ah vertudieu j’en frissonne !... Condamné à demeurer échevelé ! Vite, Jacques, je t’en supplie : confie-moi la préface de ton livre Dans la lumière du jardin !...


    On rigole comme ça… Mais y a pas tellement de raisons. Je fréquente un peu les chanteurs — auteurs interprètes supers avec des textes de toute beauté… le Chaux-bize les jette, purement et simplement — au profit d’un bruit vaguement anglo-saxon. La même chose nous guette — c’est déjà commencé : le chaux-bizauteur utilise des cartes très bizotées… (Je sais même pas si ça s’écrit comme ça !...) biseautées ?)


    Une question ; est-ce que je t’ai écrit, déjà, sur ton manuscrit ? Il me semble que… alors si tu as gardé la trace peut-être que ça m’aiderait à me souvenir, une photocopie de ma lettre. Mais je voudrais revoir le texte quand même — j’en avais un exemplaire mais il doit être quelque part en Corrèze, mes héritiers le trouveront un jour quand ils donneront le déménagement de mes affaires à un chiffonnier. Plus tard… Il avait une couleur verte, je me souviens… Couleur écolo, couleur jardin !...


Tiens-moi au courant


Je t’embrasse sur tes deux joues bien rasées,


Claude  


Copie de l'original

04-ClaudeDuneton27nov93.pdf


Lettre du 30 novembre 1993


 



 




Moncourt, mardi, le 30.11.93


    Claude, mon cher Claude,

J’ai reçu ta lettre samedi matin.

Ton enveloppe, posée à plat dans ma boîte, avec ton écriture reconnaissable, c’était comme un cadeau du père Noël qui serait passé la nuit, sur la pointe des ses grosses bottes fourrées, pour me faire la surprise au matin. Et puis, je t’ai lu. Et sentir ta chaude présence, ton amitié inchangée, tes bras qui s’ouvraient grand de m’avoir entendu gratter à tes pantoufles… Je n’ai pas pu te lire d’un seul coup, comme dans les histoires sentimentales, tu sais, d’une traite, genre : « ses yeux glissaient sur le papier, dégringolaient en cataracte de mots qui s’entrechoquaient avec un son cristallin, alléluhia ! alléluhia ! » Non, moi, je me suis arrêté souvent. C’était tellement ce que tu me donnais là. Ça m’a rempli d’un coup. Si vite que j’ai débordé, pour faire de la place. Pour me remplir à nouveau d’un paragraphe, et déborder encore… L’inondation. J’arrêtais pas d’écoper… Un vrai puits, tu sais, alimenté par une nappe souterraine. Tu pompes, tu pompes et le niveau de l’eau dans le réservoir s’ajuste toujours à celui de la nappe.

Claude, ce samedi, grâce à toi, n’a pas été un jour comme les autres. Il y avait ta main tendue et aussi, tout ce que tu disais sur le « show-bizauteur » qui gagne aussi l’édition jeunesse. Une belle vermine.

Les groupes de pression ont tous leurs écuries de bourrins qu’ils poussent en avant, et râtissent large et comme il y a de moins en moins d’espace  entre les différents râteaux, ça devient coton d’exister.

Pour intéresser les gens à ton travail, je parle évidemment de ceux qui font les choix, qui ont le pouvoir de donner une direction à ce que tu as fait, de l’amplifier, j’ai l’impression qu’il faut que tu deviennes l’illustration d’un thème, d’un fait de société, d’actualité, qu’il peuvent avoir intérêt à développer, pour progresser dans leur plan de carrière, de conquête…

Bon !...

Là devant, j’ai tendance à fermer les écoutilles et à me mettre en plongée sur ce dont je suis sûr. Pour construire avec.

( Mais c’est vrai, ça me donne parfois ce côté SDF…)

Après « Dans la lumière… », j’ai envie de travailler sur mes années d’internat. Mais plus du côté roman.

En attendant, je termine le travail commencé. C'est-à-dire que, pour suivre tes conseils (cf. ta lettre du 21.8.91), j’ai ré-écrit entièrement mon texte. Je voulais modifier certains passages et, tu as raison, rien ne vaut de tout reprendre, pour remonter à la source des intentions.

J’ai terminé et je dois relire, corriger, ajuster. Je pense être en mesure de t’envoyer un texte définitif la semaine prochaine.

Je t’ai fait aussi des copies de tes lettres que tu trouveras ci-joint.

Ah, je ne t’ai pas dit. L’éditeur m’a envoyé deux bouquins qui figurent dans la collection où paraîtra le mien. Ça tient la route et les couvertures me plaisent. Une belle photo de nature franc-comtoise. C’est bien !

Je te dis à bientôt.

Je t’embrasse. J’espère que tu n’es pas rasé. Que tes joues piquent un peu. Comme celles de mon père. Il y a tellement longtemps que je n’ai pas embrassé de joues pareilles…

 

Jacques

P.S. Bien sûr, j’aurais pu te téléphoner, pour te remercier tout de suite, mais je préfère t’écrire.

Copie de l'original

03-JacquesCassabois23nov1993.pdf


9 janvier 1994


 



 



  

Claude appelle vers 17h30. Il a relu Dans la lumière du jardin. En entier. Tout. Il est enthousiaste et furieux que mon texte ait été refusé par Grasset, Le Seuil, Rivages, Gallimard, Actes Sud... Ne comprend pas ce qu'on a pu me reprocher. Lorsque je lui lis la réponse de Rivages, il reste sidéré et fulmine contre le Comité Central de la Dictature des Lettres. Mis à l'index lui-même pour délit d'indépendance, d'écriture atypique, de non appartenance à un réseau qui serve les ambitions des critiques. Il m'enverra son texte définitif mardi. « Je me mouille, tu sais. »

Je me garderai bien de te sécher, Claude. J'ai hâte de voir.

Sa préface arrive.


21 janvier 1994


 



 



(Extrait de mon journal)


Mon cher Claude,

Les choses qui n'ont pas été écrites ne sont pas vraiment dites. Elles restent, disponibles, comme des bulles de savon qui n'auraient pas eu leur compte d'exclamations, à attendre. Fragiles... Et parfois, le vent les emporte, le temps les crève et l'on reste, la bouche en cœur, à vouloir rattraper des mots qu'on a perdu pour toujours.

L'autre soir, j'ai lu ta préface, deux ou trois-quatre fois et je t'ai appelé. À chaud. Pour t'accuser réception de ma joie. De mon gros bonheur. En me promettant de t'écrire après coup. Parce que le bonheur tout chaud, c'est comme le pain qui sort du four. Il te gonfle l'estomac, te ballonne... Il est bien plus digeste, meilleur à la santé, lorsqu'il est un peu rassis. Je parle évidemment du pain de campagne ; du pain, quoi ! Comme on disait à l'époque où préciser était inutile, puisque la provenance, n'est-ce-pas, tombait sous le sens...

L'écriture donc, aide à rassir les sentiments.

Claude, dans ta préface, tu as parlé de ces trucs qu'on ne trouve pas dans mon bouquin : « carrefour d'idéologies majeures, fadeurs de sommiers, misérabilisme pompier, exil tiers-mondiste.. ». Ces choses qui alimentent mes colères, m'obligent à ressasser mes demi-réussites, à gueuler sur mes échecs, leurs causes, un certain système qui semble fonctionner pour des tas de gens et qui te recale, de loin, dès qu'il t'aperçoit poser ta candidature: « Pas lui ! Non, pas lui ! » Tu as l'impression d'entendre. « Je lui ai déjà dit que c'était pas la peine, mais il faut qu'il insiste. Dégagez-le, ce con ! »

Ces trucs, je les regarde souvent comme des îles au trésor, des vestiaires fabuleux et je me sens, devant, extrêmement vieux, extrêmement peu moderne — cette modernité dont se gargarisent tant de postulants au Comité Central... —  mais je n'arrive pas à m'en approcher. Ce n'est pas que je n'ai pas envie de plaire. Si je me retrouve souvent en marge, ce n'est pas par goût de la marge, mais me saper avec des fringues à la mode... je me sentirais déguisé.

Et toi, tu as dit tout cela. Légitimé. Mes murmures, sur ta page, comme si j'avais osé. Ta voix, comme si c'était la mienne, mais en mieux posé.

Claude, je me suis rendu compte  ( je le savais déjà, mais là, paf ! dans le nez ) que tu avais le même âge que mon frère aîné... Je t'ai toujours senti comme mon frère de campagne et c'est aujourd'hui plus net en moi, cette parenté. Te voici comme mon frère aîné d'écriture et ta préface offerte — tu disais au téléphone : « Je ne sais pas à quoi ça va servir. Mais, voilà... » — c'est comme une sorte de reconnaissance de fraternité, au sens où on parle de reconnaissance... de paternité.

Et puis, pour répondre encore à ton: « Je ne sais pas à quoi ça va servir. Mais, voilà... », rappelle-toi la sensation que tu m'as dit avoir éprouvée après l'écriture de RIRES D'HOMME. Te sentir écrivain devenu. Tu te souviens ? Bon ! Je la connais, cette sensation. Plutôt, je connais mon espoir de l'éprouver. DANS LA LUMIÈRE, ne me l'a pas encore offerte, mais t'écouter en parler me donne l'énergie de continuer à la chercher dans cette direction. Tu comprends ?

Merci quoi, de tout ça.

Je repensais aussi à cette réponse des éditions Rivages que je t'avais lue au téléphone. Que mon texte manquait, selon eux, « d'une véritable force poétique, élément absolument essentiel pour un récit d'enfance (...) ».

Ce que les décideurs de l'édition entendent par « poésie de l'enfance », c'est je crois bien, une sorte de rêverie qui permet aux gens de s'épancher sur ce qu'ils n'ont pas été, qui les berce d'une enfance qu'ils n'ont pas eue et que la lecture les aiderait à se fabriquer. À l'abri, pour de rire. Une enfance dont on pourrait se vêtir et se dévêtir, quand ça nous chante ou déchante... Cette poésie-là n'incite pas les gens à se reconnaître, à se regarder battre à cœur ouvert. Tout ce qu'ils ont accumulé depuis le début, sous leurs yeux... Du vivant... Si ça débordait, cette vie-là... Putain d'inondation! Et qu'on la boive cette eau, au lieu de l'éponger comme du sale, avec des serpillières. L'habitude aidant, c'est sûr, on apprendrait à aimer ce qui vient de soi et les choses, tout autour, iraient de plus en plus de soi, pour le coup... Et le retour de manivelle pour les ayattolahs ( je ne sais pas écrire ce mot. M'en fous. C'est un mot de merde. ) Diable... Les clercs de la pensée, traceurs de direction et autres faiseurs d'idées. Tous, P-DG de la Modernité ! Danger majeur pour ces rentiers de l'intelligence !

Tiens, je m'échauffe. J'en suis tout moite dans le dos...

Voilà ! Un peu de ce que je ne voulais pas passer sous silence après ton cadeau.

Je pense à une formule de politesse que ma mère utilisait pour terminer ses lettres (c'est le dos moite et le mouchoir qu'elle y glissait qui me ramène à elle.) Elle écrivait: « Je ne vois plus rien d'intéressant à vous dire pour aujourd'hui et je vous quitte en vous embrassant bien fort. »

Ce « pour aujourd'hui » qui laissait la communication ouverte, tiède sur un coin du fourneau, toute prête à réchauffer. Comme on laisse son tricot parce qu'il est l'heure d'aller soigner les bêtes et qu'on le retrouvera quand on aura fini à l'écurie...

Je te quitte donc… pour aujourd'hui et je t'embrasse. Bien fort.


Jacques


P.S. Si, encore. Mon éditeur de Besançon est ravi de ta préface. Il m'a dit: « C'est une vraie préface qu'il a écrite. Pas un petit texte de circonstance. »

DANS LA LUMIERE DU JARDIN a été publié en 1994. Il a obtenu le prix du livre Comtois en 1995.

Dans la lumière du jardinPlus tard, j’ai écrit une suite, consacrée à mon année de 6è, au lycée Rouget-de-Lisle de Lons-le-Saunier.


LES HIVERS RIGOUREUX PREPARENT MIEUX LE PRINTEMPS parue en 2003, toujours aux éditions Cêtre, à Besançon.


Ces échanges ne constituent en aucune façon un apport au domaine de la littérature qui m’est totalement étranger. Ils sont un simple bouquet déposé sur la tombe d’un ami, en cette période de Toussaint 2013, une lueur comme il en brûle en chacun d’entre nous.

Cette lueur assure notre verticalité et nous dirige dans nos pénombres. Elle nourrit notre résistance à l’ogre perclus d’arrogance, d’abus de pouvoir et de corruption qui entraîne, à force de lâcheté, nos sociétés vers l’abîme.

Pareils au colibri de la forêt amazonienne, puissions-nous sans relâche nous retrouver de plus en plus nombreux à puiser dans le fleuve d’amour aux eaux de perle et de lait, pour déverser nos minuscules rations sur l’incendie qui fait rage.


JC