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Maj le 31/08/2020

L'engagement républicain d'Evariste Galois a commencé à la fin de l'été 1830, lorsqu'il a adhéré à la société des Amis du peuple, et ce dernier trimestre de l'année, riche de toutes sortes de manifestations d'opposition au gouvernement de Louis-Philippe, a culminé le 9 décembre, jour de son renvoi de l'École préparatoire, suivi de sa participation à la tentative de soulèvement des républicains au moment du procès des ex-ministres de Charles X ; ceux-là même (Polignac, Chantelauze, Peyronnet, Guernon-Ranville) qui avaient co-signé à la suite de leur roi les quatre ordonnances, responsables du retentissant chambardement parisien de trois jours, les Trois glorieuses, des 27-28-29 juillet.


Abolition de la peine de mort


L'année d'après, le 15 juin 1831, lors de son premier procès dit du toast des Vendanges de Bourgogne,  Évariste clamera, sans que la cour ne lui ait rien demandé, qu'il était : " de ceux qui depuis huit mois ont parcouru plusieurs fois les rues en armes. "

(Le Constitutionnel et La Gazette des tribunaux du 16 juin 1831)

Huit mois ! Évariste avait-il calculé ou évalué au jugé ? Si l'on remonte le temps jusqu'à ce huitième mois, on tombe pile à la mi-octobre. En pleine instruction du procès des ex-ministres, dont la date (15 au 21 décembre 1830) n'était pas encore connue et, pour les groupes activistes d'opposition, en pleine contestation d'un projet du gouvernement qui ne désirait rien moins que d'abolir la peine de mort ! Évariste nous suggère-t-il ici, à demi-mot, qu'il faisait partie des protestataires ? Nous n'en avons pas de preuve tangible, mais cela lui ressemble bien.

Mais pourquoi des républicains, progressistes par définition, contestaient-ils l'abolition de la peine de mort, voulue par Louis-Philippe qui se révélait en avance d'un siècle et demi sur M. Badinter ? Certes, tous ne s'y étaient pas résolus, mais un grand nombre d'entre eux était vent debout contre mesure, car c'était une duperie, empaquetée avec de grosses ficelles ! Un tour de passe-passe destiné à ne s'appliquer qu'aux seuls anciens ministres pour les épargner. Les autres potentiels bénéficiaires, c'est-à-dire le tout-venant des malfaiteurs ordinaires, gueux, voleurs d'occasion, brigands invétérés, assassins, pouvaient toujours rêver. Le bénéfice de cette mansuétude sélective et proprement stigmatisante, leur passerait toujours sous le nez !


Les protestations produisirent néanmoins leur effet et le gouvernement remballa son projet d'abolition.

Pour Évariste, la rentrée arrivait et c'est paré de sa toute nouvelle adhésion aux Amis du peuple, chaud bouillant de sa première manif qu'il retrouva les bancs de l'École préparatoire et son directeur, M. Guignault, pour peu de temps car son agitation militante conduisit à son exclusion le 9 décembre (suffisamment détaillée dans mon livre pour que je n'y revienne pas).


Alea jacta est


Nous retrouvons donc Évariste, début janvier 1831, après une brève mais brûlante expérience de garde national, indécis quant à son avenir, car son exclusion n'était pas encore validée par le nouveau ministre, Félix Barthe. Elle le sera le 4 janvier, sur proposition du Conseil royal de l'instruction publique, présidé par Victor Cousin, ancien condisciple de M. Guignault.


Évariste avait-il eu vent, dans les derniers jours de décembre, de ce qui l'attendait ? Savait-il que la majorité des membres du Conseil ne lui était pas favorable ? Se doutait-il que son sort était scellé ou espérait-il encore, non pas être réintégré au sein de l'École, mais du moins demeurer dans le giron de l'université ? Car il avait des défenseurs au sein du Conseil, comme le mathématicien Siméon Denis Poisson, nouvel homme fort de l'académie des sciences depuis le départ en exil de Cauchy et dont il allait plusieurs fois croiser la route dans les mois à venir, et surtout l'écrivain Abel François Villemain, professeur à la Sorbonne, futur ministre de l'Instruction publique, qui plaidait en faveur d'Évariste, soutenant que dans l'affaire Guignault contre Galois, " il n'y avait pas de quoi fouetter un chat " (Gazette des écoles du 20 janvier 1831). Mais ces quelques soutiens ne réussirent pas à convaincre la majorité des membres du Conseil.


Sentant poindre la sentence et pensant n'avoir plus rien à perdre, Évariste jeta un pavé dans la mare, se lâchant dans une lettre vengeresse qui étrillait l'attribution des postes d'enseignants aussi bien que la manière d'enseigner, le contenu des programmes, l'organisation des examens ainsi que le comportement des examinateurs, griffant au passage, sans le nommer, M. Dinet qui l'avait collé au concours de Polytechnique en 1829.

Le mathématicien Olry Terquem (1782-1862), qui s'y connaissait en polémique, jugera sévèrement l'attitude de Dinet, affirmant à propos de l'échec d'Évariste : " Un candidat d'une intelligence supérieure est perdu chez un examinateur d'une intelligence inférieure. " Mais lui, savait d'expérience que pour comprendre un élève de la classe d'Évariste, il fallait faire abstraction de son tempérament de feu.


Cette lettre Sur l'enseignement des sciences, fut publiée dans la Gazette des écoles le 2 janvier 1832.

Par ce brûlot, Évariste inaugurait une année qui allait être pleine de bruit et de fureur, de drames et de rugueuses désillusions. Au lieu de la voie royale qu'il méritait, c'est vers un chemin de croix que ses emportements le dirigeaient et c'est ainsi que ce fils d'Icare finira par se brûler les ailes.


À la fin de son courrier, alors qu'il vient d'énumérer les obstacles dressés devant les candidats du concours d'entrée à Polytechnique par les examinateurs, Évariste nous donne rendez-vous en ces termes : " Etes-vous assez heureux pour sortir vainqueur de l'épreuve ? Etes-vous enfin désigné comme l'un des deux cents géomètres à qui l'on porte les armes dans Paris ? Vous croyez être au bout : vous vous trompez, c'est ce que je vous ferai voir dans une prochaine lettre. "

Or, de prochaine lettre, il n'y eut point. Pourquoi se demande-t-on, alors que notre curiosité mise en appétit par la promesse de ce rendez-vous, se régalait d'avance ? C'est un de ces carrefours qui foisonnent dans la vie d'Évariste et qui nous obligent, saisis par l'avalanche de spéculations qui fond aussitôt sur nous, à faire une halte et à songer.

On peut imaginer que la volonté pugnace de notre ami de régler ses comptes avait été apaisée par la publication de sa lettre ; apaisement très provisoire, que l'arrêté ministériel d'exclusion pris le surlendemain 4 janvier, avait rapidement balayé pour jeter Évariste dans un regain de rumination vengeresse propre à le placer dans les conditions idéales pour ferrailler à nouveau contre cet enseignement des sciences otage des mercantis et des assis.


Une éclaircie de courte durée


Sauf qu'une porte s'est ouverte de manière inattendue, qui laisse penser que le ministre Barthe n'avait pas été insensible aux arguments des soutiens d'Évariste.

C'est Philippe Guillard, rédacteur de la Gazette des écoles, dans sa rétrospective de l'exclusion publiée dans le numéro du 20 janvier, qui nous l'apprend : " On nous assure que M. Barthe, instruit que l'élève Galois était un sujet distingué dans les sciences, a fait venir ce jeune homme et lui a dit qu'il ne perdrait aucun de ses avantages comme élève de l'École normale. "

Une telle garantie, formulée par le ministre, en tête à tête avec l'intéressé, dans son cabinet, avait de quoi requinquer Évariste et l'encourager à mettre sa révolte en sourdine pour l'exhorter à replonger dans son travail avec un enthousiasme rénové.

Il se consacrera alors à son projet d'ouverture d'un cours de mathématiques, qu'il donnera sa première leçon le jeudi 13 janvier chez le libraire Caillot, que Poisson y assistait (hypothèse que j'ai formulée dans mon roman), Poisson qui, après avoir encouragé Évariste à reprendre son mémoire perdu du grand prix de l'Académie des sciences (juin 1830), l'introduisit lui-même devant ses confrères, au cours de la séance hebdomadaire du lundi 17 janvier 31.


Et voilà Évariste à nouveau en piste, face à un horizon dégagé. Tiré d'affaire ? Hélas non, car l'horizon et le ciel dans son entier ne tarderont pas à s'obscurcir bientôt sous l'effervescence qui ébouriffait alors le quartier latin. Les élèves des écoles réclamaient en effet le bénéfice du droit d'association, dont l'autorité ne voulait pas entendre parler, sous le prétexte pas vraiment infondé, que ce droit risquait de fédérer les contestations. Cris scandalisés, heurts et protestations accueillirent cette décision, dont les rumeurs atteignirent Evariste, occupé à ses périples solitaires au cœur des galaxies de l'analyse pure et des abstractions algébriques.


Patatras ! C'est ainsi qu'il retrouva la fournaise contestataire de la rue.


JC

Août 2020

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