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Maj le 05/08/2017

La Dame de l’Argonaute

Le beau roman de Claude Duneton, La Dame de l'Argonaute est paru en février 20091 , deux mois avant Les Onze de Pierre Michon.

Si presque tout sépare les deux œuvres, et particulièrement l'écriture (au sens large), un point essentiel les unit : la grande épopée des Limousins marchant vers la capitale, dans les années qui suivent la Révolution et bien après, et qui ont quitté la misère des campagnes pour apporter leur contribution de sueur et de fatigues à une œuvre dont ils ne savent rien. Chez Claude Duneton, ce sont les conducteurs de troupeaux qui " montent " leur bétail depuis la Corrèze jusqu'à la capitale. Ils parlent encore le patois de leur coin de province. Certains sont bagarreurs, buveurs, grossiers ; d'autres s'entraident. Tous sont de pauvres hères. Chez Pierre Michon, c'est plutôt la vision de bâtisseurs, ceux qu'il appelle des " pauvres bougres limousins ", qui ont " cimenté de ciment limousin, sang et boue " la Loire et ses canaux. Mais tous, chez Claude Duneton comme chez Pierre Michon forment le peuple, " le Peuple " dirait Pierre Michon après Michelet.

Cette vision d'un peuple en marche, tous deux la doivent à leurs origines, l'un le creusois, Pierre Michon, l'autre le corrézien, Claude Duneton. Tous deux portent dans leur être intime la ruralité de nos provinces, celle qui les a nourris, celle qui les a construits.

Mais la comparaison des deux romans s'arrête là. Alors que Pierre Michon a écrit une œuvre très brève, toute en ellipses et en retenue, Claude Duneton a développé un vrai roman, avec une vraie aventure : " Le fabuleux destin d'une obscure brodeuse devenue la première femme océanologue au monde ". Là où Pierre Michon écrit sous une forme quasiment mystique et flamboyante, Claude Duneton met de la gourmandise dans une description d'ethnologue du langage, des mœurs et des scènes vécues dans le Paris de l'époque, celle qui fait suite à l'Empire.

La citation d'Henri Martin mise en exergue du roman de Claude Duneton précise parfaitement son objectif : " On ne saurait avoir l'intelligence complète d'une époque sans descendre des faits généraux à leur application aux destinées particulières, sans entrer dans l'intérieur des familles pour y suivre le contrecoup des malheurs publics. "

La localisation dans le Paris de l'époque est très précise et en même temps réduite géographiquement à quelques repères, Le Pont Neuf, Saint Eustache, Saint Sulpice, la Concorde, Notre Dame, Belleville et ses vendanges. La place des exécutions capitales, "au sortir de la barrière de l'École militaire … ", quelques guinguettes, un théâtre, un grand magasin. Pas un nom de ruelle qui ne soit répertorié, recensé, décrit avec force détails qui permettent de la situer encore de nos jours.

Dans ce Paris crotté, malodorant, froid et pluvieux en hiver, torride en été, se jouent des drames, des destins brisés, des bonheurs éphémères. C'est la vie de pauvres gens qui ne sont plus des ruraux mais déjà des parisiens avec leur langage propre. Leur quotidien est souvent sordide. Pas d'argent, peu de travail, la misère chez tous. Lili Villepreux, la jeune héroïne, habite chez une logeuse où elle dispose d'un galetas qu'elle partage avec une jeune fille illettrée comme le sont ses contemporains dans son milieu social. Les puces les empêchent de dormir, les ronflements du fils de la logeuse, la chaleur de l'été n'arrivent pourtant pas à entamer la bonne humeur de leur jeunesse.

Ce sont de petites vies, des vies de quartiers, avec des cris, des disputes de rue, des invectives, des attroupements que vient disperser la police. Rapidement, le lecteur est totalement pris par ce foisonnement de vie et surtout par l'exactitude de cette sorte de travail " au petit point " de Claude Duneton. Si son travail fait penser à celui d'un archiviste par l'extraordinaire documentation sur laquelle il repose, il a, en même temps, la légèreté et la grâce d'une fresque. Son sens du détail est tel que l'on pense à ces sculptures qui ornent les chapiteaux et qui développent elles aussi toutes ces petites vies quotidiennes des gens de leur époque.

Dans le même temps, cette multitude de destins entrecroisés côtoie la grande Histoire. Par exemple, toujours à l'arrière-plan, les guerres napoléoniennes et l'horreur qu'elles inspirent. Le retour des soldats, après la grande débandade de la retraite de Russie est vécu à travers le fils de la mère Blanchet, la logeuse. C'est une " réinsertion " lamentable dirait-on aujourd'hui. L'homme brisé, anéanti, infirme (il a perdu une jambe), se noyant dans l'alcool et la fainéantise de journées inutiles. C'est un climat de peur qui ferme les bouches quand elles voudraient parler, les indicateurs de la police sont partout. Avant la chute de l'Empire. Après rien ne changera. Louis XVIII entre dans Paris le 3 mai 1814. " (On) eut jour de congé pour aller acclamer Sa Majesté ". Le peuple criera " Vive Louis, vive le Roi, vive les Bourbons ! ". Comme il avait déjà acclamé puis honni Napoléon. L'Histoire continuera. La petite histoire aussi, celle de l'héroïne, avec un autre entourage, un autre destin … qu'il faut laisser au lecteur le plaisir de découvrir.

Dans toute cette aventure superbe et attachante, il paraît nécessaire de souligner un point précis qui à lui seul signe le roman du nom de son auteur : la place accordée au théâtre et à la chanson. Il ne faut pas oublier que Claude Duneton est doué dans tous les domaines : linguiste de talent, écrivain, il est aussi homme de théâtre. Le théâtre a toujours tenu une grande place dans sa vie, et dès son jeune âge, depuis ses débuts au Grenier de Toulouse. Le théâtre occupe une grande place dans le roman. La jeune Lili va découvrir, presque fortuitement, une artiste de l'époque et peu à peu, s'initier à cet art et se cultiver. Par ce biais, Claude Duneton entreprend à nouveau son travail de découvreur : les œuvres souvent inconnues, les " gloires " de cette époque, tant parmi les auteurs de pièces à la mode que parmi les actrices et acteurs. Il recense les façons de jouer et tout ce qui accompagnait cet art dont les noms nous sont pratiquement inconnus aujourd'hui. Peu ont passé à la postérité mais tous ont marqué leur temps et les mœurs de l'époque (chansons, parodies, mode, etc.…). Cette partie du roman pourrait presque constituer à elle seule une œuvre dans l'œuvre, à la façon des histoires individuelles dans l'Histoire.

Et tout cela entoure, vivifie, rehausse le destin propre de l'héroïne. Claude Duneton l'a voulu ainsi : comme dans un roman populaire, la jeune fille vertueuse, douée de tous les talents, d'une moralité sans faille (jamais elle ne dévie du droit chemin), belle de surcroît et, fin du fin, intelligente ; cette jeune fille, corrézienne bien sûr, va avoir un destin fabuleux, devenir une femme de science éminente. Bien sûr, elle reviendra en Corrèze, à Juillac…

Est-ce à dire que Claude Duneton s'est fait piéger par un schéma romanesque qu'il serait capable de gratifier d'un sourire ironique et distancié ? Certes non. Ceci n'est que l'enveloppe d'un roman éblouissant, dans lequel le romanesque est parfaitement maîtrisé et mis au service de l'objectif précisé par la citation mise en exergue. Et l'on se prend à remercier Claude Duneton d'avoir été lui-même, dans l'esprit comme dans le style, de ne pas avoir pratiqué l'art de l'ellipse dans l'écriture, art que, de son côté, Pierre Michon, fidèle à lui-même lui aussi, a appliqué avec le même brio. On peut être brillant dans la différence.      



Marielle Sassi

 1  Éditions Denoël