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Maj le 04/09/2020

Ce texte, écrit à la fin du mois de décembre 1831, clôt donc cette année sur le même ton de révolte froide et déterminée que la lettre Sur l'enseignement des sciences l'avait ouverte. Entre ces deux textes le séisme de l'engagement politique a commis ses ravages.

Une crépitation d'événements : manifestations, emprisonnements, jugements, vie carcérale, recherches nouvelles malgré les désillusions amères et les périodes de violent découragement…


Cette Préface devait introduire une recherche intitulée : Deux mémoires d'analyse pure, qu'Évariste voulait éditer par ses propres moyens. Seconde tentative d'édition qui n'eut pas plus de suite que la première quand, au cours de l'été 1830, ulcéré de déception par la perte de sa contribution au Grand prix de l'Académie des sciences, il avait commencé à la retravailler. C'est ce texte-là qui finira par donner, après plusieurs reprises successives, le fameux : Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux que l'Académie des sciences refusa de valider le 4 juillet 1831 ; c'est ce mémoire-même qu'Évariste corrigera encore pendant la nuit du 29 mai 1832.


La Préface a été écrite au cours de la deuxième quinzaine de décembre 1831, sans autre précision chronologique. Au tout début de ce mois, le 3, Évariste comparaissait devant la justice afin d'y être jugé en appel de la peine infligée en première instance, pour délit de port d'armes et d'uniforme prohibés (épisode du 14 juillet et de sa pitrerie provocatrice qui, au final lui aura coûté bonbon !)

Condamné à six mois de prison en novembre, l'appel de décembre confirma ce jugement.

Évariste se retrouvait donc bouclé jusqu'au 29 avril 1832 (il ne lui restera alors plus qu'un mois à vivre), ses trois mois et demi de préventive n'étant pas déduits de sa peine. Au total, il fut donc privé de liberté (Sainte-Pélagie, puis maison de santé pendant l'épidémie de choléra) neuf mois et demi.


Il ne réintégrera pourtant pas Sainte-Pélagie aussitôt après l'énoncé du verdict. Les prisons étaient archipleines et l'on ne savait pas où le caser. Rien ne disait d'ailleurs qu'il retrouverait Pélago, prison politique où se côtoyaient républicains et monarchistes légitimistes. Il attendit ainsi jusqu'au 17 décembre dans une des geôles sordides de la Conciergerie, où il avait fait de brefs passages à l'occasion de ses diverses comparutions. Séjour dans la misère et la crasse, dans la solitude et le dénuement. Rudes journées d'incertitude sur la paille pourrie de la vulgarité, entre des murs qui suintaient encore, comme des plaies toujours à vif, du désespoir et des hurlements horrifiés des victimes de la Terreur.

Par bonheur, si j'ose dire, il retrouva bien Sainte-Pélagie et c'est à l'issue de cette épreuve qu'il écrivit sa Préface dans laquelle, moins que jamais, il mâche ses mots.


Quand ce texte fut connu, bien après la mort d'Évariste qui avait déjà gagné ses galons de génie stratosphérique des mathématiques, sa " violence " choqua, au point que Jules Tannery (1848-1910) mathématicien et éditeur de manuscrits, convaincu qu'Évariste était ivre ou délirait de fièvre, renonça à le publier.

René Taton (1915-2004), historien des sciences respecté, redécouvrit ce texte et le publia pour la première fois en 1947, soit 115 ans après que son auteur l'eut livré, en laissant toutefois un passage de côté !

1984 trouve les mathématiciens encore frileux et faciles à effrayer, semble-t-il. M. Jacques Tits, en effet, académicien français, d'origine belge, né en 1930, qui occupa la chaire de la théorie des groupes au collège de France, déclara à propos d'un paragraphe qu'il juge particulièrement " impertinent ", lors d'une conférence qu'il donna le 15 novembre 1982 à l'Institut : " Je ne le lirai pas de peur que les murs de cette maison ne s'écroulent. " Connivence amusée avec un auditoire de confrères ? - allez donc savoir ? -  mais qui, ajoutée à l'effroi de M. Tannery, premier lecteur, et à la prudence de M. Taton, nous montre surtout à quel point ce que l'on considérait comme de la violence il n'y a encore pas si longtemps, nous apparaît maintenant comme de la provocation bien bouillante et somme toute de bonne facture, tant nous sommes pilonnés chaque jour par les exactions perpétrées par la fabrique sociale de crimes en tous genres, d'une lâcheté et d'un sadisme encouragés par une certitude d'impunité qui protège les assassins ; violence qui envahit notre quotidien effaré par la passivité coupable des princes de l'exécutif seulement aptes à se scandaliser et à organiser des hommages aux victimes. Incapacité à enrayer la surchauffe conjuguée à une absence de volonté répressive. On demeure cois, révoltés par l'irrésistible emballement de la machine à désintégrer le peu d’unité nationale qu’il nous reste.


Cette Préface est un beau texte qui n'effraie plus - je l'espère du moins -, foisonnant de vérités décapantes, riche de réflexions et de remarques qui sont encore loin d'avoir été toutes prises en compte et qui ne concernent pas uniquement le milieu scientifique. Elle continue aujourd'hui à tracer sa vérité et c'est pour que les mathématiciens ne soient pas les seuls à pouvoir en profiter, que je l'ai enregistrée en intégralité.


" On jugera ! " comme l'écrivait Évariste en note marginale de son mémoire, dans la nuit terrible du 29 mai, un mois jour pour jour après avoir recouvré sa liberté.

Préface

                        Première page du manuscrit de la Préface - Bibliothèque de l'Académie des Sciences.

Telle, cette page numérisée d'après des microfilms est parfaitement illisible. On ne peut s'y retrouver qu'avec le texte imprimé à ses côtés. Je la livre ici pour sa beauté et la vue d'ensemble de sa composition qui nous révèle le rythme de la réflexion d'Évariste à mesure qu'il écrivait et nous laisse deviner ses conditions de travail.

Préface manuscrit première page.png Préface pages 2-3.png


Lettre à Évariste Galois (1)


Mon cher Ami (1),

Le monde avance décidément d’un pas étrange et tu seras sans doute bien étonné d’apprendre que, deux siècles ne se sont pas encore écoulés après ta Préface, que les nouveaux maîtres de la France permettent non seulement que l’on n’emprisonne plus qu’à regret, mais s’autorisent à ouvrir tout grand les portes de leurs geôles à la pire lie de la société, qui s’adonne sans vergogne à ses malfaisances aussitôt sa liberté retrouvée, adressant un pied de nez aux lois et vidant le mot Justice dont elle n’a cure, de son sens le plus noble.

Bien sûr, tu m’objecteras qu’en 1832, au temps où le choléra fauchait les hommes comme sainfoins dans les prés, l’autorité avait pris la décision d’élargir de nombreux détenus par humanité, largesse dont, prétendent certains, tu as toi-même bénéficié jusqu’au terme de ta peine. Mais il s’agissait d’une liberté sur parole et vous étiez justement gens de parole et d’honneur, vertus qui se sont fort dépréciées de nos jours. Écoute plutôt ce qui suit.

Aujourd’hui, l’autorité râcle le creuset de la prison pour ensemencer la société comme à plaisir des pires ferments de haine et de destruction qui soient, avec un empressement qui laisse à penser qu’elle voudrait s’excuser auprès des gredins de les avoir embastillés. C’est à n’y rien comprendre et nombre de citoyens ne savent plus à quels saints se vouer, lesquels, sur le marché de la morale et de l’exemplarité, se sont aussi beaucoup dévalués.

Assurément, tu ne reconnaîtrais pas dans notre République, cinquième du nom, au hideux visage de Méduse dont le simple regard tue, celle que tu appelais de tes vœux et qui faisait flamber tes rêves de patriote. Le mensonge, la duplicité, la corruption et l’entre-soi que tu as tant dénoncé y foisonnent comme orties sur les talus du printemps.

Pardonne-moi de troubler ton repos avec ces si désastreuses nouvelles de notre temps.

Je t’embrasse avec effusion (1),


J. Cassabois

Le 29 août 2020


(1) Formules utilisées par Évariste dans sa lettre testament du 29 mai 1832, à Auguste Chevalier.

                        

Pages 2 et 3 de la Préface, où Évariste écrivait notamment :

[…] la rédaction en général sent la prison (…) séjour que l'on a tort de considérer comme un lieu de recueillement. […] Tout le monde sait comment et pourquoi l'on met en prison certaines personnes qui ont l'audace de ne pas être à genoux devant le pouvoir […]

Quelques notes pour faciliter la compréhension du texte d’Évariste


Zoïle : critique acerbe et jaloux, emprunté au nom d’un détracteur d’Homère.


Wronski : mathématicien et théosophe polonais (1776-1853) qui vécut une grande partie de sa vie en France où il est enterré (cimetière de Neuilly). Après avoir eu une révélation de l’Absolu, il s’efforça inlassablement d’élaborer une théorie générale du messianisme. Il apporta des réponses au problème de la résolution des équations par radicaux. Elles furent contredites par les travaux d’Évariste qui éclaira définitivement le mystère. Par ailleurs, inventeur de génie, c’est lui qui conçu les chenilles des chars d’assaut. Il ne put jamais obtenir la moindre reconnaissance de l’Académie des sciences qu’il considérait comme ennemie de la vérité.


Quand Évariste évoque son « espérance que ses recherches pourront tomber entre les mains de personnes à qui une morgue stupide n’en interdira pas la lecture », il est étonnant de constater que c’est justement ce qui s’est produit. La personne en question s’appelle Joseph Liouville, mathématicien, académicien et éditeur qui publia, en 1846, dans son Journal de mathématiques pures et appliquées, une partie des travaux d’Évariste, dont le Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux.



La version lue est celle établie par messieurs Robert Bourgne et Jean-Pierre Azra, pour leur livre : Évariste Galois, Écrits et mémoires mathématiques, (éditions Jacques Gabay, 1996).