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Maj le 12/09/2022

Inexactitudes, étourderies, confusions, et autres erreurs…

La fameuse dernière lettre de M. Galois à son fils que je vous présentais avec enthousiasme, en juin dernier, n’est pas authentique, mais fictive. Nous la devons à Léopold Infeld, physicien polonais et auteur d’un roman intitulé dans sa version anglaise (1948) :


WHOM THE GODS LOVE, the story of Evariste Galois

(Celui que les dieux aiment, l’histoire d’Évariste Galois).













À propos de cette lettre, Infeld précise dans sa postface (absente de la version française (1)) : « The letter of Galois’father reveals his true reason for suicide, but the letter itself is fictitious » (La lettre du père de Galois révèle les véritables raisons de son suicide, mais la lettre elle-même est fictive).

Pourquoi cette lettre due à l’imagination d’un auteur a-t-elle été prise pour authentique et par quelle chaîne de transmission est-elle parvenue jusqu’à moi ? Comment toute erreur profite du moindre instant d’inattention, y compris chez les chercheurs les plus pertinents ? Voici quelques exemples de bizarreries rencontrées au cours de mon travail sur Évariste, dont certaines m’ont étonné et parfois même troublé.


L’honnêteté me commandant de m’asseoir le premier sur la sellette, je commencerai par une bourde qui m’a mis la honte au front.


(1) Edité par les éditions La Farandole en 1978, dans la collection pour ados Prélude, cette version s’intitulait plus simplement : Le roman d’Évariste Galois. Exit donc le bien-aimé des dieux ! Infeld, port depuis 10 ans, ne pouvait plus guère protester.

« L’erreur, craindre l’erreur, c’est le pain quotidien du mathématicien. »

Alain Connes, mathématicien, médaille Fields 1982

In : Entrevue avec Alain Connes sur son livre Le spectre d’Atacama (autour de 27’15”)


À quoi je ferai écho en ajoutant : « Pas uniquement du mathématicien, M. Connes ; de l’ignorant aussi (et j’en connais au moins un), lorsqu’il s’aventure dans le jardin des savants. »


Chacun étant à la merci d’une erreur, je ne divulguerai ni les noms, ni les ouvrages, ni aucun détail qui permettent d’identifier les auteurs des livres où j’ai puisé les exemples qui suivent. Tous sont des mathématiciens éminents et reconnus. Je n’ai pour eux que respect. Sans leurs éclairages sur Évariste, je n’aurais jamais pu venir à bout de mon roman.

La pseudo-lettre authentique de M. Galois Whom the gods love Infeld.jpg

Elle se trouve dans une biographie d’Évariste, établie en 2011 par un connaisseur (le mot est faible) de son œuvre, à l’occasion de la célébration du bicentenaire de la naissance de notre petit savant, comme l’appelaient certains de ses codétenus à Sainte-Pélagie, autrement qualifié par ses héritiers : « extraordinaire génie mort à vingt ans, auteur d’une « théorie de l’ambiguïté » où se profilent les idées de groupe et d’invariant qui allaient unifier l’algèbre et la géométrie, et jouer un rôle fondamental dans toutes les mathématiques, en physique classique et quantique, et jusqu’en chimie.. » in : présentation du bicentenaire.


Ce biographe qui devait certes connaître la traduction française du roman d’Infeld où se trouve cette fameuse lettre (il a repris deux des derniers paragraphes des cinq pages qu’elle occupe), ne devait en revanche pas connaître la version originale anglaise, munie de sa postface.

Le bicentenaire de la naissance d’Évariste, organisé sous l’égide de l’Institut Henri Poincaré (IHP) et de la Société Mathématique de France (SMF), se déroula dans la semaine du 24 novembre 2011. Les documents et communications produits par les différents intervenants de ces journées ont ensuite été rassemblés et mis en ligne sur le site de l’IHP, à la disposition de toute personne désireuse de se documenter sur la vie et l’œuvre de l’époustouflant Évariste.


C’est ainsi que l’inexactitude sur l’origine de la lettre de M. Galois, passée inaperçue, s’est endormie, heureuse comme un rat dans un fromage, se transmettant notamment au rédacteur de la revue Tangente qui, en toute confiance, l’utilisa, franc jeu et bon argent, comme disait Raspail, pour rédiger son article du hors-série sur Évariste. Puis poursuivant sa chaîne de transmission, tomba entre les mains d’un candide (votre serviteur) qui s’empressa, à grand renfort de trompettes, d’annoncer la nouvelle sans se douter qu’il allait tomber sur un bec, celui, acéré, de la vérité qui remet impitoyablement d’équerre ce qui est branlant.


Pas si facile d’être candide, surtout quand on est observé par quelques experts !...

En effet, deux heures tout juste après avoir envoyé mon courrier exalté, je reçois une alerte d’un de ces experts et honorables correspondants, mathématicien et fin connaisseur d’Évariste, Olivier Courcelle pour ne pas le nommer, rédigée en ces termes :


« Bonjour, et content d'avoir de vos nouvelles.

Cela dit, pour votre information, la dernière lettre du père de Galois est fictive : elle est tirée d'une biographie romancée d'Évariste, en l'occurrence celle d'Infeld. »


Je lui réponds aussitôt, en commençant par l’essentiel :

« Ah ! sacré nom de dieu. Merci de me prévenir. »


Pour dire le vrai, je suis drôlement embarrassé. Que faire ? D’abord prévenir Martine Brilleaud à Tangente, évidemment, afin qu’elle alerte son rédacteur, puis demander d’autres détails à Olivier Courcelle.


D’échange en échange, nous progressons Martine Brilleaud et moi. Elle possède un exemplaire de l’édition française de l’Évariste d’Infeld dénichée dans un vide-grenier. Elle photographie la lettre et me l’envoie. Mais la vraie source nous manque, la postface d’Infeld. J’envoie un nouvel SOS à Olivier Courcelle qui, le temps de faire les copies, me les envoie fort aimablement et avec une rapidité remarquable.


Martine Brilleaud de son côté et moi du mien avons maintenant les éléments pour rédiger nos correctifs pour nos lecteurs respectifs. Sauf que, pour moi, l’histoire ne s’arrête pas là ! En effet, j’ai encore à m’expliquer sur les propos que j’ai tenus, porté par l’enthousiasme d’avoir écrit une scène de même tonalité que cette fameuse lettre… que je croyais authentique.

Je recopie ci-dessous ce que j’avais écrit en juin, au cas fort probable où vous l’auriez oublié :


« … tout être humain engagé dans une création intense accomplit une activité proprement médiumnique. Il devient une conscience capable de canaliser des fragments de la mémoire du monde. Il est semblable à un pêcheur qui jette son filet dans les eaux profondes de l’océan universel et qui ramène à lui des poissons aux écailles de lumière. »


En dépit de l’inauthenticité de la lettre, je maintiens ce paragraphe mordicus et en intégralité.

Ma conviction est toute empirique, imposée par une évidence que je retrouve chaque fois que j’écris des pages dont je ne peux relier le contenu à la moindre connaissance acquise.

C’est à un bagage intérieur, intuitif, que je puise, constitué par une infinité d’éléments dont j’ignore l’origine, de remarques fugaces nées de mes rêveries, de projets aussi vite oubliés qu’effleurés, d’événements éphémères, qui tirent de moi surprises, émerveillements, interrogations jamais élucidées et tout un fatras de particules venues d’un ailleurs absolument impossible à localiser parce qu’il nous entoure comme l’air que l’on respire, qui s’agglomèrent clandestinement, formant un substrat qui tapisse mes zones obscures et chaotiques, abandonné au silence, mûrissant depuis des temps infinis en attendant son heure, jusqu’à ce qu’un jour l’alchimie de la création réveille un seul de ces fragments et le mette en lumière sous l’effet d’un de ces états de conscience modifiée communément appelé l’inspiration.


L’inspiration, comme son nom l’indique, est une question de souffle, anima en latin, qui signifie aussi l’âme, laquelle nous conduit dans les parages de l’Esprit, n’ayons pas peur des mots, et allons même un peu plus loin, puisque, disent certains vieux textes : « Au commencement, les ténèbres couvraient l’abîme et le souffle de Dieu planait sur les eaux. »

L’inspiration donc, est un état puissant et subtil qui nous relie à plus haut, à plus vaste, à plus multiple que nous et dont nous portons, caché, l’écho, depuis des temps immémoriaux.


L’être inspiré communique ainsi, le temps d’une fulguration, avec l’immensité cosmique de la création. Il en rapporte une gerbe dont il ne sauve qu’une insignifiante poignée d’étincelles qu’il s’empresse de décrypter avec fébrilité, avant que tout se brouille et que le feu retourne à la cendre.


Inspiration, expiration.

Métaphore de la vie.


Deux élans.

L’un nous pousse vers le large,

l’autre nous ramène au port.


Inspir, expir.

À chaque respiration,

le maître du souffle nous remémore notre naissance,

nous fait revivre le commencement et la fin.


Inspir, expir.

L’inspiration, elle, nous transporte

du paradis de l’esprit

à l’enfer de la matière.


J’achèverai la première partie de cette mise au point sur ces paroles d’Alain Connes, encore une fois, extraites de l’entretien que je mettais en exergue de mon propos, vers 43’27.


(Prenez le temps de l’écouter. Prenez ce temps pour vous. C’est une heure d’intelligence paisible et pétillante, portée par une voix douce, enveloppée d’un léger voile, qui cherche parfois ses mots pour atteindre à plus de précision. Ses propos vous instruiront, mieux, vous reposeront de l’incessant baragouin de la tribu des « peaux-rouges criards 1 . »)


« En quel sens sommes-nous tellement intelligents que nous avons explication à tout ? […] Comment pouvons-nous croire que nous pouvons tout réduire à la matière ? Quand on connaît le quantique et qu’on sait toutes les subtilités qui apparaissent dans l’infiniment petit, on s’aperçoit que c’est baser les choses sur du sable et que notre prétendue compréhension rationnelle, matérialiste, du monde extérieur est sûrement extrêmement limitée. »

Caramba ! m’écriai-je alors, à la manière du général Alcazar...

Cherchant à évaluer le coût de l’équipement d’un garde national afin de me faire une idée de l’effort financier qu’Évariste avait dû consentir pour s’enrôler dans cette milice citoyenne, j’avais découvert que l’uniforme à lui seul coûtait environ 150 francs, soit trois fois le salaire mensuel d’un ouvrier (chiffre cité par la Société des amis du peuple).

La Gazette des écoles, de son côté, m’avait renseigné sur les rémunérations de quelques universitaires comme Joseph-Daniel Guignault, directeur de l’École normale, et surtout le très fameux Georges Cuvier qualifié par Philippe Guillard, rédacteur-fondateur de la Gazette, de « premier des cumulards de l’université », qui émargeait à 48000 francs… annuels évidemment. Guillard ne le précisait pas tant cela tombait sous le sens. Sauf que moi, visiteur du futur, habitué à raisonner dans mon époque en termes de rémunération mensuelle, j’ai compris 48000 francs PAR MOIS !


Époustouflé par un tel écart de salaire entre le haut et le bas de l’échelle sociale, me voilà parti à calculer le rapport de l’un à l’autre avec ma chaîne d’arpenteur de géomètre tête en l’air, pour découvrir que l’honorable anatomiste franc-comtois gagnait 960 fois plus qu’un ouvrier… en un mois !

— Caramba ! m’écriai-je alors, à la manière du général Alcazar dans Tintin et l’oreille cassée. 960 fois plus !

Et hardi petit, je rédige aussitôt une note de bas de page pour propager la nouvelle.

 

Et mon roman parait ainsi, pourvu de sa note dévastatrice jusqu’à ce que, quelques semaines après, pour une raison que j’ai oubliée, je reprenne le livre de Norbert Verdier 2  et tombe sur l’information qu’il connaissait comme moi, mais ayant eu la prudence, en auteur averti, de préciser que les 48000 francs de Cuvier étaient… annuels ! Compris gros bêta ?


Par chance, la première édition de mon roman (juin 2019) avait bénéficié d’un tirage modeste qui fut vite épuisé. Un nouveau tirage parut en octobre, pourvu d’une nouvelle note de bas de page qui effaçait mon erreur et où Cuvier ne gagnait mensuellement plus que, excusez la restriction, 80 fois le salaire d’un ouvrier.

Autrement dit, aujourd’hui (j’écris ces mots en juillet 2022), le smic mensuel net (parlons net, c’est plus facile à comprendre) est à 1302.64 €. Multipliez par 80 et considérez la manière dont les choses ont évolué depuis 1830, après une monarchie, un empire et 5 républiques.

Concours d'entrée à l'École préparatoire de 1829 (redevenue École normale en 1830)

Aux Archives nationales, les compositions des épreuves de mathématiques et de physique des candidats au concours d’entrée à l’École préparatoire sont réunies dans une liasse où elles sont classées par année (du moins était-ce ainsi en 1998). Muni de la bonne cote, il est donc extrêmement facile de vous procurer le concours de 1829 et d’y dénicher les copies d’Évariste.


J’étais totalement novice dans ce milieu (et toujours un peu aujourd’hui), donc facilement impressionnable et, lorsque l’archiviste déposa sur ma table les documents que j’avais demandés et que, feuilletant avec précautions, je tombai face à face avec les copies que j’espérais trouver, je fus saisi d’une émotion considérable. Je n’en revenais pas ! Évariste était là, en personne, et je restai un long moment immobile, les yeux humides devant de tels vestiges, contemplant ces feuillets, hypnotisé par l’écriture du candidat particulier dont je m’étais mis à suivre la trace et qui semblait me dire : « Alors comme ça tu m’as trouvé, mon p’tit pote ! »


Après le sujet de l’épreuve qui occupait la première page, se trouvait la réponse d’Évariste.

Un détail me fit sourire. L’en-tête de la copie affichait la mention : Concours général 1828. Cette mention me rappela certaines habitudes de ma mère. Viscéralement opposée à tout gaspillage, elle m’avait inculqué pendant toute mon enfance de sévères principes d’économie (qui passeraient aujourd’hui pour de la pure maltraitance, mais après six ans de guerre, ça rigolait pas dans les familles et particulièrement dans la mienne !), m’obligeant par exemple à n’utiliser une feuille vierge pour mes brouillons que lorsque tous les dos d’enveloppes qu’elle mettait de côté étaient épuisés.

Je compris donc sans difficulté que l’administration, attentive à ses deniers, avait repris pour ce concours d’entrée à l’École préparatoire de 1829, des feuillets inutilisés du Concours général de 1828, la composition de physique puisant, elle, au reliquat encore tout chaud du Concours général de 1829.


Dix-neuf ans après, engagé dans ce qui allait être la dernière ligne droite de mon roman, et lisant un livre récent qui allait beaucoup me servir, je souris de la même façon en découvrant que l’auteur n’avait pas vu ce qui avait été évident pour moi, et que croyant parler du Concours général 1828, il parlait en réalité du concours d’entrée à l’École préparatoire.

« Tiens, il s’est fait avoir ! » pensai-je en souriant.

Et, chaque fois que je note l’erreur d’un auteur tellement plus diplômé et savant que moi, je me demande toujours comment il a pu se laisser leurrer si facilement.

« Peut-être, me dis-je, désireux de lui trouver des excuses et ennuyé par ce pas de clerc qui entamait la confiance que je lui portais, n’a-t-il pas mené lui-même cette partie de ses recherches et l’a-t-il déléguée à un documentaliste occasionnel (cela se fait chez certains éditeurs), moins attentif que lui ? »

Je n’ai pas la réponse, mais qu’importe. Il ne s’agissait peut-être que d’une banale étourderie.


Avant de passer à l’exemple suivant, voici d’abord les compositions de maths et de physique d’Évariste à ce fameux concours d’entrée à l’École préparatoire de 1829, pour que chacun puisse répondre aux questions posées.

En savoir plus

Source Archives nationales F17 4176

La date ! Mais quelle date ?

Citation

« Le choix de cette orientation (à l’École préparatoire) est souvent présenté comme un pis-aller pour Galois, conséquence de son second échec au concours d’entrée à l’École polytechnique et de la nécessité dans laquelle il était, à la suite de la mort de son père survenue durant ce même été 1829, de s’assurer rapidement une situation. Pourtant, comme le montre la date de sa candidature, Galois a décidé de tenter sa chance à l’École préparatoire en avril 1829, soit avant son second échec à l’École polytechnique et avant le décès de son père. »


Voilà ce qu’écrit l’un des auteurs qui a le mieux rénové l’image d’Évariste en l’inscrivant dans la réalité du cursus scolaire de son époque et en le débarrassant du folklore romantique qui l’entourait. En lisant ces lignes, je suis tombé de ma chaise, littéralement !

Ce paragraphe m’a troublé, au point que ma vue se brouillait à mesure que je le lisais et relisais, sous l’effet d’un doute épouvantable.

— La date ! Mais quelle date ? me suis-je exclamé au bout de la troisième relecture attentive de la lettre de candidature d’Évariste dont je possède une copie. Elle n’est pas datée cette fichue lettre !


Pour ne pas répéter ce que j’ai déjà écrit vous trouverez ici la lettre de candidature d’Évariste, précédée de celle du recteur Rousselle qui la transmet et qui, elle seule, est datée du… 12 août 1829 ! Date tardive, car « le concours va s’ouvrir le 20 de ce mois », écrit lui-même M. Rousselle comme pour excuser le retard d’Évariste et à qui un fonctionnaire du service des examens fait écho d’une mention jetée en travers de l’en-tête de la lettre (vous la découvrirez) : « Arrivée trop tard, puisque le concours s’ouvre le 20. »


Que je sache, le seul moyen d’officialiser une candidature c’est bien de demander son inscription aux épreuves, n’est-ce pas ? Or, la demande d’Évariste ne parvenant au ministère des Affaires ecclésiastiques et de l’Instruction publique que le 12 août, je ne vois pas comment on peut dire que ce jour-là « montre que Galois a décidé de tenter sa chance à l’École préparatoire en avril 1829 », soit quatre mois plus tôt.


Et c’est là que je me heurte à l’obstacle qui me désarçonne toujours ! Je n’arrive pas à accepter que cet auteur-là, si pertinent, si bon connaisseur de l’université à l’époque de Charles X et de Louis-Philippe, ait écrit un truc pareil. Ma place insignifiante dans la hiérarchie des grades universitaires regimbe. Comment, avec mon seul bac philo de 1966, obtenu grâce à un prof bienveillant et à jamais inconnu (ici, le récit de ma rencontre avec lui) pourrais-je avoir raison face au titulaire d’un doctorat d’État. Quelque chose en moi se rebelle et, victime du bête syndrome de l’ignorant qui hésite à contredire un savant, j’en conclus qu’un détail m’a échappé, trop subtil pour moi, protégé par un code que je n’ai pas la compétence de craquer.


Depuis 2017, lorsque j’ai lu ce paragraphe pour la première fois, je n’ai jamais pu me libérer de cette défiance de moi et c’est cinq ans après, en écrivant ces pages, que la vérité s’est imposée à moi.

Elle est infiniment plus simple, carrément bête comme chou ! La voici : le livre dont je commente l’extrait a été publié en 2011, donc écrit en 2010-2009-2008… et son auteur ne pouvait travailler qu’avec le matériau disponible à cette époque.

Or, le document sur lequel j’appuie ma réflexion n’est devenu public qu’en 2016 !

Je le sais, car c’est moi qui l’ai découvert, moi, dont la main innocente a tiré un numéro dans le chapeau du hasard ! Et si je me réfère à la surprise que j’ai provoquée le 19 octobre 2017, dans la salle de lecture des archives de Polytechnique, je crois pouvoir affirmer modestement que je suis peut-être bien le premier à avoir exhumé cette preuve de son tombeau d’oubli.


Les conditions de cette découverte sont lisibles ici, sous le titre Découverte d’un trésor. Je n’y reviens donc pas et saute directement aux conclusions en reposant cette question :


— Pourquoi la candidature d’Évariste à l’Ecole préparatoire n’est-elle pas un pis-aller consécutif à son second échec à Polytechnique ?   


— Tout simplement parce qu’il n’a connu son échec à l’X, au mieux, que le 14 octobre 1829, le jury d’admission s’étant réuni ce jour-là pour délibérer (ou plutôt le 20, date de l’arrêté ministériel qui annonce un premier lot d’admis) et au plus tard le 29 (arrêté ministériel du 31) dernière réunion du jury qui admet 5 candidats supplémentaires, portant le total des admis à 105).


Dates et noms, la preuve est ici et ici, sur le document situé au bas de la page d’accueil, où l’on peut lire :

Nombre d’élèves admis (Décision du Jury du 14.8 bre approuvé le 20 et 31 Oct.) 105


Donc, entre le 14 août, fin des épreuves du concours d’entrée à Polytechnique et le 20, début du concours de l’École préparatoire, Évariste n’a pas pu se dire :

— Et merde ! Je me suis pris une taule à l’X à cause de cette grosse enflure de Dinet, je vais me rabattre sur Prépa ! 

Non, impossible !


Maintenant, à quel moment, dans les projets d’orientation d’Évariste, l’École préparatoire est-elle devenue une option recevable ? Je n’en sais rien ! Je n’ai pas trouvé d’indices susceptibles de le prouver. J’ai supposé que cette décision avait dû mûrir peu à peu, au cours de conversations familiales qui ont fini par rapprocher le point de vue déterminé du fils : « C’est Polytechnique et rien d’autre. Je suis fait pour Polytechnique ! » et les avis mesurés du père (peut-être de la mère) qui conseillait à Évariste d’avoir deux fers au feu.

Néanmoins, il a tardé à envoyer sa candidature. Pour quelle raison ? Je n’en sais rien non plus, mais dans cette période dramatique, on peut trouver pléthore de causes justifiant (excusant ?) ce retard (découragement, fureur, chagrin…).

Quand il se reprend, soit parce qu’il prend conscience de sa négligence, soit parce qu’il se fait sonner les cloches par un tiers (dans mon roman j’ai attribué ce rôle à son prof de maths, monsieur Richard, ce qui est pure invention de ma part), il arrive hélas hors délai.


Fort de ces suppositions, c’est ainsi que j’ai romancé ces instants.


Et j’interromprai ici cette incursion pédagogique dans les coulisses de mon travail.

Pédagogique, quel mot étrange dans notre époque de science infuse et de commérages, ne trouvez-vous pas ? Mais j’ai toujours envie d’expliquer, de faire visiter l’envers du décor, obscur et laborieux, encombré de matériaux et d’échafaudages, d’ardeur et de balbutiements, de hardiesse contredite par doutes tremblants et par angoisse de me tromper, pour donner une idée de la manière dont les choses se font et m’efforcer d’en élaborer un récit rythmé et chatoyant de teintes approchant celles de la réalité.


Je ne déteste rien  plus que les gesticulations des bateleurs complaisants qui nous font croire que tout est facile et l’infernale surenchère d’effets spéciaux où se bousculent les hypnotiseurs du théâtre politico-sociétal.


Merci à ceux qui m’ont suivi.




Jacques Cassabois

Juillet - août 2022

      Le bateau ivre, Arthur Rimbaud


      Galois, le mathématicien maudit, Belin, 2011.

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