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Maj le 21/02/2021

Sindbad le marin sindbad_le_marin_2008-2.jpg

L'opinion de Benjamin

Éditions Livre de Poche, 2008 Illustrations de Mayalen Goust

Extrait

Sindbad le marin, décryptage

- Existe-t-il une raison pour que Sindbad et Hindbad portent presque le même nom ?

Première question ! Je viens d'arriver dans une classe de CM2. Les enfants ont lu Sindbad et, sans perdre un instant, me prouvent que je suis tombé sur un gisement de vrais lecteurs.  

- Oui, il existe une raison, je réponds, direct. Parce que comme leurs noms l'indiquent, ils se ressemblent... mais jusqu'à un certain point. Une différence qui les empêche d'être tout à fait identiques. Différence tellement importante qu'elle est le prétexte de cette histoire.

Je prends alors la classe en mains et j'inverse les rôles. C'est moi qui pose les questions et je reviens au début du conte.

- Commençons par Sindbad. Quand on fait sa connaissance, dans quel état d'esprit se trouve-t-il ?

Et ça démarre sur les chapeaux de roues. Une forêt de doigts se dresse. Tous veulent parler. Je n'ai pas d'autre ressource que de passer en mode mitraillette. Questions… réponses ici, réponses là.

- Il est désespéré ! Pourquoi ? Il n'a plus rien. Pourquoi ? Il était riche et il a tout dépensé ! Et cette richesse, d'où venait-elle ? Il l'avait gagnée en travaillant ? Non, c'était celle de ses parents et il avait hérité ! Où habite-t-il ? À Bagdad ! Que fait-il dans la vie ? Il voyage !

Je respire. Je les regarde en hochant la tête et je souris. Les enfants sourient aussi, contents, visiblement. Ils attendent que je remette la balle en jeu pour la faire circuler, et je poursuis.

- Hindbad, maintenant. Quel est son état d'esprit ?

- Il est désespéré ! Pourquoi ? Il est pauvre ! Il est jaloux aussi ! De qui ? De Sindbad, parce qu'il est riche ! Où vit Hindbad ? À Bagdad ! Est-ce qu'il voyage lui aussi ? Non, il reste à Bagdad. Il est portefaix, précisent plusieurs enfants.

Je note qu'ils reprennent ce mot ancien que j'ai utilisé, avec un air de complicité 2   manifeste. Puis je résume. Dans la vie des deux personnages, un point commun se détache : la pauvreté, et une différence : l'un voyage au loin, affronte des dangers, l'autre ne quitte pas son port d'attache et ne court aucun risque.

Voilà de quoi répondre à la première question sur ces noms, identiques 3  à une lettre près. Une lettre pourvue d'une densité prodigieuse puisqu'elle synthétise deux destins radicalement différents, celui de Sindbad, acteur trépidant de sa vie, et celui d'Hindbad qui attend que la chance le favorise.


À ce point de l'échange, j'ouvre une parenthèse pour signaler la force vibratoire des sons qui composent un nom. Cette vibration renferme une vie, révèle une personnalité, et il arrive que la déformation d'un patronyme, maladroite ou railleuse, constitue, pour ceux qui la subissent, une atteinte mal vécue. Leur nom déformé sonne faux.

Dans les contes ou les mythes, le moindre détail contribue à l'élaboration d'un sens. Ces textes anciens, dont on ignore les auteurs, sont littéralement des émanations du temps, d'une civilisation. Ils foisonnent de symboles qu'il est nécessaire de débusquer et d'interpréter. Ils sont autant d'indices qui, en s'assemblant, nous révèlent une voix non écrite, cohérente, qui fredonne en sourdine une histoire parallèle à celle qui court sur le papier.


Cette parenthèse refermée, l'analyse s'enchaîne ensuite naturellement avec ces élèves qui connaissent leur Sindbad sur le bout du pouce. L'instit 4  a fait un travail d'anthologie. Cet échange est un plaisir et je poursuis en alternant le jeu des questions-réponses et des récapitulations.


- Sept voyages, sept épreuves, sept étapes de la vie du voyageur. Sindbad frôle la mort à chacun de ses périples, mais il en ressort toujours humainement enrichi : découverte de pays et de peuples inconnus, de cultures, de traditions, de savoir-faire nouveaux qui se traduisent dans le langage du conte par un enrichissement matériel : or, pierres, bois, étoffes précieuses, objets rares, bijoux…


Ces trésors représentent la gratification offerte au héros qui a su vaincre les obstacles. Le conte, alors, cesse d'être une fantasmagorie pour devenir une authentique leçon de vie, moulée dans une forme qui lui a fait traverser les siècles.


Leçon de vie ? On peut en dire autant de la plupart des contes, objecterez-vous. Sauf qu'ici, le parcours est tracé avec méthode. J'y viens juste après avoir décrit le schéma narratif.

sindbad_le_marin_2004-2.jpg sindbad_le_marin_1997-2.jpg sindbad_le_marin_1994-2.jpg

Editions Livre de Poche,

2004

Illustration de

Jean-Pierre Duffour

Editions Livre de Poche,

1997

Illustration de

Christophe Rouil

Editions Hachette, 1993

Illustrations de Christophe Rouil

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à Soumia Ben Rochd du Maroc,

Geneviève Guenette du Québec,

Orianne Papin, Audrey Daniel, Aurélie Davoust,

Jean-Louis-Therasse, Gilles Moindrot de France.

01 Sindbad.jpg

Illustration de Christophe Rouil, 1ère édition, Livre de poche jeunesse 1993

Cet écho de mon travail formulé par un lecteur inconnu, tout comme les échos des lecteurs qui m'écrivent, loin du cirque médiatico-littéraire et de ses bateleurs, sont autant de lumières dans ma nuit.

02 Gueule de serpent.jpg 03 Baghala.jpg

Une Baghala de taille modeste pourvue d'un château arrière p. 139

1 -  Marin, dans le conte, n’est pas synonyme de matelot, mais nous indique le moyen d’investigation choisi par Sindbad pour parvenir à la maîtrise de lui-même. Il a affronté la mer de sa vie ! Il aurait pu choisir d’autres modes d’exploration et devenir par exemple Sindbad le terrien, l’aéronaute, le galactique

2 - Cette complicité à l’égard de mots peu usités que les enfants s’approprient avec gourmandise, je l’ai rencontrée pour la première fois dans une grande section de maternelle, avec des élèves qui réutilisaient des mots rares que je leur avais appris l’année précédente (et qu’ils avaient assimilés), pour les besoins d’une histoire que je les aidais à inventer. La complexité est le chemin vers une complicité savante et ce, dès la maternelle ! Pour s’en persuader, il suffit d’aller sur place, nanti de principes exigeants. La tendance actuelle a hélas choisi de simplifier en nivelant par le bas. C’est ainsi que, sous prétexte d’égalité, les idéologues démissionnaires prétendent définir la règle pour tous en s’alignant sur le plus ignorant ! Et il en va de langue française comme de tant d’autres secteurs de la société.

3 - Cette similitude est propre à la version française, à partir de laquelle j’ai travaillé, établie par Antoine Galland au XVIIIè siècle. Dans la version arabe, nous avons affaire à Sindbad le marin et Sindbad le porteur (merci Soumia). Si j’avais su cela à l’époque où j’écrivais, cela n’aurait pas donné tout à fait le même livre. Je ne le regrette aucunement.

4 - Cette rencontre se déroulait à l’école Pierre Semard de Saint-Pierre-des-Corps, avant l’époque Jospin, quand il y avait encore des instits. Celui dont je parle s’appelait Gilles Moindrot. Je ne l’ai vu qu’une fois. Je ne l’oublierai jamais.

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