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Maj le 20/02/2021

- que la succession de M. Galois père et de M. Évariste Galois n'ont pas encore été liquidées et que les biens en dépendant sont restés en la possession de Mme veuve Galois Loyer.

Lorsqu'on examine les Papiers de Galois, même sur les microfilms numérisés et téléchargeables en pdf sur le site de la bibliothèque de l'Institut de France, une mention nous intrigue, p.36 de la section 2. Celle d'une adresse :


Galois, rue d'Enfer, 61.


Soulignée d'un long trait, cette mention n'est pas de la main d'Évariste et pas davantage de celle d'Auguste Chevalier à qui Évariste avait laissé la totalité de ses travaux. Le feuillet sur lequel figure cette adresse a été plié en deux et l'on distingue par transparence (la transparence d'un pdf sur un écran d'ordinateur oblige tout de même à se crever les yeux !), les lignes d'un recto, dont on devine, par comparaison avec la page précédente, la 35, qu'il s'agit du feuillet 78 des Papiers, lequel est précédé, p. 34 du feuillet 77, et p. 33 du feuillet 76. Cet ensemble constitue la copie, effectuée par Auguste, du manuscrit original d'un article intitulé : Discussion sur les progrès de l'analyse pure, qu'Évariste destinait à la Revue Encyclopédique, écrit, selon Robert Bourgne et Jean-Pierre Azra, " aux approches d'Avril 1832 1   " alors qu'Évariste terminait sa peine de prison à la maison de santé du docteur Faultrier, rue de l'Oursine. Il lui restait alors un mois et demi à vivre.


La mention de cette adresse ressemble à un aide-mémoire, qu'une personne chargée de mettre de l'ordre dans les Papiers aurait notée au cas où il aurait fallu joindre un membre de la famille. Car cette adresse est celle de la mère d'Évariste. Depuis quand y résidait-elle ? Certainement depuis son remariage, le 9 octobre 1832, avec Jean-François, Auguste Loyer, propriétaire, décédé le 21 août 1837. Adélaïde-Marie Demante n'a pas eu de chance avec ses maris, qu'elle a enterrés tous les deux.


Alfred, le jeune frère d'Évariste (de 3 ans son cadet) qui était artiste peintre, vivait ici avec sa mère jusqu'au 16 décembre 1841, date de son mariage avec Henriette, Alexandrine, Élodie Chantelot 2  . Il se pourrait ainsi que le " Galois " habitant au 61 rue d'Enfer, soit justement Alfred  (puisque sa mère, du fait de son remariage, s'appelait maintenant madame veuve Loyer) qui s'est tant démené pour faire connaître le travail de son aîné.


Alfred ne s'est jamais tenu éloigné de sa mère, car une fois marié, il s'est installé au 57 de la même rue d'Enfer Saint-Michel, à quelques pas du 61. Le jeune couple y vécut le temps d'avoir deux enfants : une fille, Élisabeth Julia, morte à 12 ans en 1855, et un garçon... Évariste ! mort le 4 avril 1850, âgé de dix-huit mois, moins d'un an après son père décédé le 4 juin 1849.


Évariste Galois, deuxième du nom, petite étoile qui a traversé le ciel de son papa, plus vite encore que son oncle météore qui n'était pas encore illustre ! Une vie comme une nouvelle tentative, un bégaiement du destin, qui se solde une fois de plus par un échec. Mais cette petite présence qui murmure, surgie de ce document, suffit à nous dire la force tenace de la fidélité d'Alfred et son affection pour son grand frère.


Un autre détail, dissimulé dans l'acte notarié de l'inventaire après décès d'Alfred 3 , nous saute au cœur. Il se trouve dans l'inventaire de la garde-robe du défunt où l'on découvre, empaqueté dans un seul lot comprenant un paletot, six gilets d'étoffes diverses, un chapeau et deux paires de bottes, une... tunique de garde national ! Le tout évalué 20 francs.

Une tunique de garde national !

Vous vous exclamez une fois ces mots déchiffrés. Une foule de questions vous assaille.

À qui appartenait cette tunique ? À Évariste ? Comment Alfred l'avait-t-il récupérée ? Quelqu'un la lui avait-il confiée ? Qui ? Dans quelles circonstances ? Hasard ?  Allez savoir, ces coïncidences nous font parfois grelotter. À moins qu'Alfred se soit engagé dans la milice citoyenne et que cette tunique soit la sienne, après tout. À moins qu'il l'ait achetée d'occasion et conservée comme une pieuse relique, continuant ainsi à cheminer aux côtés de son génial frangin, prenant dans ce souvenir vivant l'énergie de batailler pour mieux faire connaître ses travaux. Car il a bataillé, Alfred ! En duo avec Auguste Chevalier et en solo. Voulant  exaucer le vœu d'Évariste de faire connaître ses travaux à Jacobi et à Gauss, les savants allemands, il avait demandé à Joseph Liouville, premier éditeur d'Évariste, de lui écrire le brouillon d'une lettre à ces deux sommités qui ont été informées…

Galois, rue d'Enfer, 61

in Évariste Galois, Écrits et mémoires mathématiques, éditions Jacques Gabay 1997, p. 506

Contrat de mariage du 14.12.1841, Archives Nationales, minutier central des notaires : ET/XXIX/1086

Archives Nationales, minutier central des notaires : ET/XXIX/1124

1

2

3

Les 24000 francs du reliquat de la vente de la pension Galois étaient donc conservés au chaud dans les coffres du tabellion qui faisait sa pelote, accordant en échange un intérêt de 5% par an.


" Galois, rue d'Enfer, 61. " Voici ce que j'ai pu déduire de cette énigmatique mention, et me conformant aux conseils d'Évariste, je conclurai simplement en disant : " Je ne sais pas le reste ! "


JC

Commencé le 13 janvier 2019

En compulsant à nouveau ma documentation pour les besoins de la présentation des deux textes d'Évariste : Sur l’enseignement des sciences et Préface, j'ai retrouvé dans les Papiers de Liouville, la mention de l'adresse qui avait suscité la recherche ci-dessus, libellée ainsi : Mr. Galois, rue d'Enfer, 61, qui corrobore donc que cette adresse figurant dans les Papiers de Galois, énigmatique pour certains auteurs, était bien celle de madame Galois avec qui Alfred vivait jusqu'à son mariage, lequel résidant ensuite avec sa famille au 57 de la même rue, continuait de donner comme référence, l'adresse de sa mère. Sa santé précaire inclinait-elle Alfred à penser que sa mère lui survivrait et que l'adresse pivot pour tout ce qui pouvait à l'avenir concerner son frère était celle du 61 ? Spéculation qu'il est difficile de muer en certitude, voire en preuve. Mais je ne peux pas m'empêcher de me poser la question.

JC

Additif du 13 août 2020

Quand Alfred écrit cette lettre, Evariste est mort depuis quinze ans et demi. Il est heureux de constater que sa disparition, conjuguée à son succès naissant, semblent avoir enfin adouci le cœur de Mme Galois.

On sait que Jacobi a écrit à Alfred Galois pour lui demander des précisions notamment sur le travail d'Évariste concernant les fonctions elliptiques et qu'Alfred lui a répondu le 17 novembre 1847 :

« […] Ainsi on n’a rien retrouvé concernant la théorie des fonctions elliptiques et abeliennes ; on voit seulement qu’il s’était livré la plume à la main à une étude approfondie de vos ouvrages. Quant à la théorie des équations, M. Liouville et d’autres géomètres que j’ai consultés affirment que son mémoire si durement repoussé par M. Poisson, contient les bases d’une doctrine très féconde et une première application importante de cette doctrine. « Ce travail, me disent-ils, assure pour toujours une place à votre frère, dans l’histoire des mathématiques. » Malheureusement étranger à ces matières, j’écoute avec plaisir de telles paroles : si votre précieux suffrage, qu’Évariste aurait ambitionné par-dessus tout, venait les confirmer, ce serait pour ma mère et pour moi une bien grande consolation ; il deviendrait pour notre Évariste un gage d’immortalité, et je croirais que mon frère n’est pas entré tout entier dans la tombe. »

Et une nouvelle marée de questions sur cette tunique de garde national revient battre vos tempes. Vous aimeriez tellement qu'il s'agisse de la vraie tunique, celle qui a fini sa vie sur le pont Neuf, un certain 14 juillet de 1831, celle d'Évariste ! Vous aimeriez qu'elle s'anime, se remplisse d'une silhouette de brume, se régénère, s'évade de sa prison d'archives... On peut supputer à l'infini, sans autres indices (qui viendront peut-être un jour ; oui, oui, tout se découvre, tout se répand !), il est difficile de trancher. Mais cette tunique existe. Elle a été découverte dans son linceul de mots presque illisibles, au sein d'un document froidement juridique. Elle demeure, empreinte de mystère, comme un aveu murmuré, et sa rencontre avec elle nous donne le frisson.


Cet acte notarié nous apprend également :