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Maj le 08/08/2017

Le 28 mai 2011, les universitaires de la SIEFAR m’avaient invité à parler de Jeanne d’Arc lors de leur journée d’étude consacrée à la représentation des femmes de l’Ancien Régime dans la littérature pour la jeunesse contemporaine. Cécile Térouanne, mon éditrice, m’accompagnait. Elle y a affirmé sur le roman historique et sur son rôle d’éditeur jeunesse, des positions auxquelles on n’est guère habitués et qu’il est revigorant d’entendre.

Jeanne d’Arc aux huitièmes rencontres de la Siefar

« Pour un éditeur, le roman historique excède la notion de genre, dans laquelle il faut bien pourtant le "ranger" pour des besoins évidents de classement et d’identification. Le roman historique permet en effet d’interroger toutes les dimensions de la pratique éditoriale, depuis la relation à l’auteur, son accompagnement, jusqu’à la promotion et la pérennisation du fonds ainsi créé. En quelques lignes, je formule les grands axes de ce que veut dire pour moi la publication de romans historiques pour jeunes lecteurs, adolescents et jeunes adultes. Car nos publications s’adressent à un vaste lectorat, à partir de 8 ans pour les meilleurs lecteurs, jusqu’à plus de 15 !


Alors, publier des romans historiques, pour "quoi dire" ?


pour apprendre, sur des sujets inépuisables, par le biais de personnages ayant existé ou pétris de fiction. On rejoint ici toute la question de la créativité littéraire et fictionnelle. Les œuvres dont je parle sont bien de la littérature, et non du documentaire.

  

pour comprendre, en cela que les romans historiques sont des romans de formation... du lecteur ! Si j’ai mieux compris l’Histoire, c’est davantage en lisant des romans de Jacques Cassabois ou Annie Jay, Jeanne Albrent ou Béatrice Nicodème, qu’en apprenant mes leçons d’histoire à l’école.


pour travailler avec des auteurs d’une exigence absolue : exactitude des faits et des mots pour le dire. Entre la documentation et la fiction, une pâte ô combien subtile à pétrir... qui fait de l’éditeur un premier lecteur parfois impitoyable "ça ne prend pas, je m’ennuie, quel exposé, ça ne vit pas", mais aussi enthousiaste "pour la première fois j’ai compris ce que cela pouvait signifier de vivre, aimer, penser au XIV° siècle, sous Louis XIV, pendant la Seconde Guerre Mondiale"...


 pour rendre disponible des textes vivants au service du patrimoine et de la mémoire. Publier JEANNE au 21° siècle, c’est témoigner d’une certaine conception de la fonction de l’éditeur, c’est s’engager aux côtés d’un auteur et mesurer intellectuellement la dimension d’éclaireur de notre activité. Allier ce socle à toutes les techniques de promotion, de mise en vente, de communication qu’inclut notre métier, c’est une aventure à chaque fois passionnante, impressionnante et stimulante.


pour accompagner des textes et des auteurs d’une grande modernité : les droits numériques des romans historiques de notre catalogue ont été parmi les premiers cédés par nos auteurs. Ainsi l’Antiquité égyptienne et les rouleaux de papyrus rejoignent-ils la nouvelle nature de la représentation de l’œuvre, sur écran ! Pour parler du roman historique, je pourrais aussi largement aborder la question des abrégés, et celle des réécritures de textes dits patrimoniaux, ou classiques. Il y a tant à dire ! »

Chère Armel, chère Edwige,


Je ne savais pas très bien qui j’allais rencontrer à votre AG et je m’y suis rendu avec une appréhension largement amplifiée par le fait que je ne me déplace plus, ni dans les écoles, ni dans les colloques, depuis pas mal de temps, ayant fait le choix de me concentrer sur l’écriture. À l’évidence, c’est JEANNE qui m’a décidé. Je l’aime, j’aime parler d’elle et je regarde toujours comme une lâcheté de perdre une occasion de la mettre en avant ou de la défendre quand on l’attaque, comme cela m’est arrivé à l’automne dernier.

 

Je vous l’ai dit hier, je vous le redis aujourd’hui, j’ai été heureux d’être des vôtres et je suis rentré chez moi soulagé. Soulagé jusqu’à ce que je me rende compte dans la soirée que… je n’avais pas tellement traité le thème de votre table ronde, sauf à considérer qu’il suffisait que j’évoque mon travail sur Jeanne, une femme, pour entrer dans votre sujet. Néanmoins, j’avais prévu de vous dire deux ou trois autres choses que j’ai dû garder pour moi, parce que le temps filait et que j’avais cessé de regarder mes notes pour être avec la salle.

 

Armel, dans vos questions du début du mois, vous m’interrogiez sur les raisons de mon intérêt pour Jeanne (au cours de mon intervention, j’ai évoqué le tout début de mon travail), conjecturant des raisons peut-être dictées par le féminisme. Vous me demandiez aussi si j’avais eu envie de m’intéresser à d’autres femmes, une fois mon roman sur Jeanne achevé. Je vous réponds maintenant. Comme vous l’avez vu, ce n’est pas un engagement féministe qui m’a conduit. Il faut dire que je n’apprécie guère certaines outrances du militantisme féministe, les jeux de pouvoirs qui y sont liés et il n’y a pas besoin d’être féministe pour respecter les femmes. Cette prévention est due au féminisme des années MLF, où il était de bon ton d’exclure les hommes et de les considérer tous, comme des suppôts du colonialisme mâle. Mes réticences sont dues également à ma propre expérience militante. Ceci dit, j’ai trouvé, en vous rencontrant, un visage du féminisme bien différent de celui que je viens d’évoquer, et je me suis senti immédiatement en phase avec lui, avec vous.

Cette question du féminisme m’a effleuré lorsque j’écrivais. Et je ne m’en suis pas préoccupé outre mesure. D’abord par souci de vraisemblance historique : l’action de Jeanne n’était marquée par aucune intention féministe et l’affirmer explicitement aurait été un anachronisme ; ensuite parce que l’œuvre de Jeanne suffisait à elle seule à plaider la cause des femmes et que je ne devais m’attacher qu’à la suivre pour en rendre compte au plus près.


En réfléchissant pour préparer mon intervention, je me suis souvenu que je n’avais eu de cesse de mettre en exergue les combats de Jeanne, tous menés contre des hommes et des institutions tenues par des hommes. On n’imagine absolument pas aujourd’hui, alors que la cause féministe a bien fait évoluer les rapports entre les hommes et les femmes, l’exceptionnelle pugnacité qu’elle a dû déployer. Une jeune femme dans un univers d’hommes et de pouvoir (ecclésiastiques, militaires) où elle était seule et où elle s’est imposée par sa conviction, son dynamisme, l’exigence de ses principes moraux, mais aussi par ses… réussites ! Quand elle disait à son confesseur, le 4 mai au soir, après la prise de la bastille de Saint-Loup, à Orléans : « Dans cinq jours, Orléans sera libérée ! » Ce n’étaient pas des paroles en l’air. Le 8, les Anglais décampaient.


Toutes ses exigences auraient été lettre morte s’il n’y avait eu cette réussite, insolente pour les uns, qui l’en ont haïe et se sont réjouis de son élimination. En vouloir aux femmes qui dirigent et qui réussissent ne date pas d’aujourd’hui et souligner ces aspects chez Jeanne, suffisait, selon moi, à établir un parallèle suffisamment éloquent avec des situations contemporaines.


J’y ai pris grand plaisir, réveillant ainsi une sorte de féminisme inconscient. Peut-être suis-je un crypto-féministe, après tout...


Je ne vais pas vous refaire mon livre, où je voulais montrer par un récit sensible que Jeanne est un honneur des femmes et que c’est un crève-cœur de ne la voir associée qu’à une frange traditionnaliste française, alors qu’elle est un phare pour chacun de nous. Est-ce une commodité pour le totalitarisme masculin de la laisser ainsi marginalisée, par peur que son exemple devienne trop entraînant ? Franchement, je me pose la question.


J’avais aussi prévu de vous dire que j’avais découvert en Jeanne un personnage épique. Une amoureuse à l’égal de Tristan, du même amour absolu, mais de Dieu, tendue vers un inaccessible qui la poussait à se surpasser, lui donnait un abattage de géante. La même détermination qu’Antigone, résolue et inflexible, capable d’aller jusqu’au sacrifice de sa vie, par fidélité à l’idée qui la conduisait. Pathétique comme Gilgamesh devant l’infranchissable obstacle de sa destinée totalement assumée, le même désarroi que lui devant l’obligation d’accepter la mort inéluctable.


Jeanne m’a fait retrouver ces personnages que j’ai côtoyés au cours de ces quinze dernières années. Elle en était une sorte de synthèse, avec cette particularité qu’elle avait été, seule de ma galerie de compagnons, un être de chair et de sang et qu’elle avait contribué à façonner notre pays. Et que cet être-là, de surcroît, fût une femme, ajoutait à ma satisfaction de raconter sa vie.


Évidemment, toutes ces choses, je ne peux les dire qu’après-coup, en songeant au travail effectué. Si elles étaient en moi, et nul doute qu’elles y étaient quand j’écrivais, elles n’agissaient pas à visage découvert. C’est le travail qui les a révélées et c’est seulement maintenant que je peux mesurer leur présence et pleinement l’assumer.


Les lecteurs croient souvent quand ils lisent, surtout des lectrices comme vous l’êtes, préparées et en alerte, que toutes les intentions, signes, indices qu’ils décèlent quand le livre est achevé, étaient conscients dans l’esprit de l’auteur pendant qu’il écrivait. Je vous réponds non (je parle pour moi). Il n’en est rien. Certes, quand j’écris, je m’efforce de conduire mon récit de la manière la plus raisonnée possible, mais je sais que dans cette mise en forme, beaucoup de choses mijotent et m’échappent, imposées par le processus de création qui les a réveillées.


J’ai essayé de vous montrer, en vous racontant la genèse de mon travail avec Cécile Térouanne, que la cause de mon impulsion première avait été affective et émotionnelle (leçons d’histoire d’école primaire et statue de Jeanne dans l’église de mon village). C’est sur ce socle, où se trouve celui que j’ai appelé l’enfant absolu et que j’évoque sur la page d’accueil de mon site, que mon travail a pris son essor. J’y trouve ma combustion d’écriture. Sans lui je ne peux rien. C’est lui qui m’a permis d’écrire et d’aimer Jeanne.


Il ya autant de différence entre un lecteur et un auteur qu’entre un convive et un cuisinier. Le premier arrive quand le repas est servi, se met les pieds sous la table et savoure ou… fait la grimace. Le second est en cuisine, après être allé faire son marché, choisir les produits qu’il va travailler, sachant qu’il possède de surcroit en lui, un état d’âme qui le prédispose, un tour de main d’artisan, une longue habitude d’apprivoiser la matière et que son menu va être le mariage de qualités et de compétences, où va intervenir également une certaine alchimie imprévisible.


La dernière question posée par votre adhérente, à la fin de notre table ronde,  était symptomatique de cette difficulté des lecteurs de faire cette différence. Le lecteur sait ce qu’il va lire, puisque tout est déjà écrit. L’auteur ne sait pas, quand il commence sa page ce qu’elle sera une fois terminée. Pour moi, la page est souvent une sorte de champ de bataille.


En effet, pour qui écrit-on vraiment ? Car une fois que le livre est terminé, on a bien l’impression que l’auteur s’est adressé à quelqu’un en particulier.


La réponse à cette question n’est pas la même selon la position que l’on occupe dans la chaîne de fabrication du livre et celle de l’auteur n’est pas la même que celle de l’éditeur, même si au cours de l’écriture il y a des convergences nombreuses et des complicités entre l’auteur et l’éditeur.


Cécile a très bien répondu pour ce qui concerne l’aspect spécifiquement fabrication, ciblage, marketing et son intervention était parfaite pour clore notre rencontre. Je n’ai pas voulu enchaîner sur sa parole. Si je l’avais fait, j’aurais dit à votre amie que l’auteur que je suis n’écrit pour personne, aucune cible identifiée en terme de marketing, mais pour un enfant exceptionnellement intelligent qui m’oblige à mobiliser toutes mes qualités pour parvenir à me hisser jusqu’à lui et que sa présence, ressentie par une tension de ma nuque, m’habite en permanence quand je travaille. Il exige notamment de moi clarté, simplicité et sobriété.


Enfin, Armel me demandait si depuis Jeanne j’avais été tenté par d’autres personnages féminins. La réponse est oui ! Et Cécile m’y avait involontairement invité un jour, en me disant : « Je trouve que tu parles bien des femmes. » Ce qui m’avait étonné. Donc, j’ai pensé à des femmes costaudes ! Marie Curie d’abord, puis Lucie Aubrac, avant de bifurquer vers un autre sujet. Mais depuis, j’ai été aiguillé à deux reprises, vers sainte Geneviève par deux personnes, l’une athée et l’autre croyante. Je ne connais pas sainte Geneviève, mais qui sait ?


Cela dit, je me suis rendu compte que j’avais déjà écrit pas mal de personnages féminins : ANTIGONE (j’en ai refait une version), Iseut de mon TRISTAN ET ISEUT (non seulement Iseut la blonde, mais aussi sa mère, puis Iseut aux blanches mains et également Brangien, la nourrice d’Iseut, et encore Blanchefleur, la mère de Tristan). J’ai aussi écrit un recueil intitulé DOUZE CONTES DE PRINCESSES, dont les héroïnes sont loin d’être des chochottes. Et puis, j’ai encore trouvé dans ma galerie de femmes Ève, dans LA CREATION DU MONDE (où figurent les cosmogonies de Babylone, de la Bible et du Coran), dont j’ai fait une émancipatrice, qui pousse Adam à aller de l’avant, à goûter le fruit de la connaissance. Je vous retranscris ce petit bout de dialogue entre eux, avant le moment fatidique.

 

(Société Internationale pour l’Étude des Femmes de l’Ancien Régime)

Le point de vue de Cécile Terouanne Lettre de Jacques Cassabois à Armel Dubois-Nayt et Edwige Keller-Rahbé, organisatrices de la journée d’étude

Et puis, pour conclure, j’ai écrit une autre femme extraordinaire : la prêtresse d’Ishtar de l’épopée de Gilgamesh. Celui-ci l’envoie pour neutraliser Enkidou, dont un songe lui a annoncé l’arrivée comme d’un rival invincible. La femme a mission de lui apprendre l’amour humain, à lui, le sauvage de la steppe qui vit avec les gazelles. Après l’avoir définitivement bouleversé en l’amenant du côté des hommes, elle va lui apprendre à manger le pain et à boire la bière, nourriture et boisson emblématiques de la Mésopotamie. Irréversible apprentissage.


La femme ici est une civilisatrice. Je pense que c’est le personnage-clé de l’épopée. En effet, grâce à elle Enkidou devient un homme, mais un homme qui garde comme une fêlure, la trace de sa vie primitive. Cette fêlure va émouvoir Gilgamesh qui va s’en faire un ami irremplaçable. Tellement irremplaçable qu’à la mort d’Enkidou, le chagrin de Gilgamesh est si violent qu’il décide d’aller chercher l’immortalité au bout du monde. Ce n’est qu’à son retour, brisé de n’avoir pas trouvé ce qu’il était allé chercher, qu’il découvre l’essentiel : sa condition de mortel. Quelle victoire ! Et c’est par cette acceptation qu’il devient réellement immortel. La preuve, il nous éblouit depuis 3500 ans.


Celle qui donne l’élan déterminant de ces prodigieuses évolutions,— celle d’Enkidou, celle de Gilgamesh —, est cette femme-là, initiatrice du grand commencement.


J’arrête ici, avec ces quelques femmes que j’aime avoir écrites et qui m’ont préparé à raconter Jeanne, comme je l’ai fait.


Très cordialement à toutes deux.


Jacques