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Maj le 21/02/2021

Sindbad le marin

Lorsque je travaille sur ces vieux textes, je ne cesse d'être émerveillé par la cohérence, charpentée par les intentions maîtrisées qui les structurent. Petits cailloux blancs dispersés par nos lointains ancêtres en des indices discrets, presque pudiques, ils se dévoilent comme à regret, avec parcimonie. Ils invitent au silence, à la méditation, à ce rêve, que Gaston Bachelard célébrait chez les " rêveurs de chandelle. " Se taire devant la profondeur d'un détail abandonné sous nos yeux comme par jeu…

Récrire Sindbad a été ma première expérience forte de ce type. Gilgamesh l'a suivi et pas mal d'autres.


Le deuxième voyage se prolonge dans le troisième, puis le quatrième, au cours desquels le héros, pour échapper aux multiples dangers qui l'attendent, doit lutter avec rage contre ses assaillants (nains, géants, anthropophages…), au risque d'être tué.

Ces homoncules et autres ébauchons, qui se succèdent du deuxième au quatrième voyage, balisent littéralement la progression de Sindbad dans sa reconstruction de lui-même. En effet, luttant contre ces assaillants, il refait symboliquement le parcours qui mène du primitif au civilisé. Il prend conscience que ces pulsions de mort et de violence, où dominent l'instinct de meute, le goût du ravage, la suprématie de la sauvagerie, l'habitent, et que sa vie s'est édifiée sur ce terreau de valeurs régressives. Désormais, il n'existe qu'un moyen radical de les neutraliser : d'abord les reconnaître comme composant de l'argile dont il est pétri, pour les assimiler et enfin s'en débarrasser.

Cette métaphore de la vie qui évolue vers une spiritualisation croissante, entre lumière et ténèbres, nous révèle, en réalité, ce que l'homme doit vaincre pour libérer sa personnalité.

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Les voyages se succèdent, chacun apportant son lot de confrontations, de terreurs, d’exhortations à persévérer, dont Sindbad parvient toujours à faire son miel, à force d’ingéniosité et d’esprit de résistance.

C’est ainsi qu’aussitôt après sa « naissance », enlevé par le Roc, il atterrit à l’attaque de sa nouvelle vie, dans une vallée encaissée, uniquement accessible par la voie des airs, grouillant de reptiles monstrueux.

Le conte se divertit à nous montrer, par des références discrètes, que les obstacles qui se présentent ne sont pas choisis au hasard, mais qu’ils correspondent aux différentes étapes de la croissance de l’être humain. Il est donc tout naturel que les serpents qui représentent, selon Jung, « la psyché inférieure, le psychisme obscur, ce qui est rare, incompréhensible et mystérieux 5» attendent le héros dès ses premières expériences du monde. Naturel également qu’après avoir dominé les reptiles et donc assimilé le potentiel vital qu’ils représentent (comme Héraclès enfant étouffe les deux serpents envoyés par Héra pour savoir ce que le rejeton de Zeus a vraiment dans le ventre), Sindbad soit payé comptant… et en diamants s’il vous plaît, dont la pureté est un symbole d’achèvement.


Étonnant, n’est-ce pas, que Sindbad, après ce premier grand pas sur son chemin d’individuation, reçoive une telle promesse d’accomplissement, corroborant ainsi le sens de son cycle d’évolution qui s’accomplit en sept voyages ! Pas six (nous verrons pourquoi), pas huit non plus, mais sept, le nombre qui indique « l’achèvement d’un cycle, couronné par un renouvellement positif. »

Tiens donc ! Tout s’emboîte à merveille !

Longs comme des ruisseaux, vigoureux comme des lions p.41

ill. Gustave Doré

Pages… 1 ~ 2 ~ 3 ~ 4 ~ 5

Le géant le trouve à sa convenance p.81

ill. Christophe Rouil

Sindbad est arrivé à cette prise de conscience en quatre périples, comme Héraclès avant lui, qui n’a pu vaincre le lion de Némée, l’Hydre de Lerne, le sanglier d’Érymanthe, la biche de Kérynia, les oiseaux du lac de Stymphale… qu’en découvrant qu’il les portait en lui.


Accepter cette évidence, telle est la problématique du cinquième voyage qui constitue un tournant dans le récit des aventures de Sindbad.

Parvenu dans une nouvelle île déserte, il y fait la rencontre d’un vieillard infirme, incapable de marcher, qui le supplie de le porter. C’est un piège. Le vieux, en effet, une fois pris en charge, s’agrippe à sa monture et l’enserre comme dans un corset de fer.

Sindbad, de voyageur qu’il était, devient ainsi… porteur. Porteur de lui-même, de son passé, de ses multiples reptations, détours, sinuosités, rétrogradations… qui aboutissent à l’ériger en homme vertical. C’est parce qu’il a été ce porteur-là qu’il est capable de reconnaître au premier coup d’œil de quoi souffre Hindbad le porteur lorsqu’il se présente devant lui.

Sindbad parvient évidemment, après de multiples ruses et stratagèmes, à se défaire de son fardeau. Dans le langage habituel du conte, il tue le vieillard de la mer.

Problème résolu, au suivant !

Sur mon dos, le vieux grogne, me décoche des coups de pattes… p. 151

ill. Christophe Rouil

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5 - Dictionnaire des symboles (serpent).