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Maj le 21/02/2021

Sindbad le marin

Après avoir porté et accepté le pire de lui-même, il lui reste maintenant à l’assimiler. C’est l’enjeu de cette navigation dans les ténèbres, où l’individu perd ses repères, rentrant sous la terre comme on rentre en soi, accompagné par les battements de son cœur et par ses pensées qui arrivent en masse dans un tohu-bohu de turpitudes et de cauchemars. Sindbad, revit ce qu’il a été et s’en pénètre, comme Gilgamesh l’a fait avant lui dans la traversée des Monts-Jumeaux, jusqu’à l’aveu final libérateur de tout individu qui se regarde sans biaiser : « Oui, c’est bien moi. Je m’accepte tel que je suis ! ».

Ainsi se déroule l’épreuve du noir, dernière étape de la croissance du héros, qui parachève la préparation de sa nouvelle vie dans le ventre de la terre-mère, avant d’être expulsé dans une lumière vivante. Comme Tristan, au terme de sa navigation désespérée, découvre Iseut, comme Gilgamesh après la traversée des Monts-Jumeaux atteint le jardin des arbres-à-gemmes, Sindbad, après avoir été couvé par le Roc, vient au monde dans une île extraordinaire, où chantent des oiseaux aux longues plumes : Serendib (l’île de Ceylan, aujourd’hui le Sri-Lanka), où les musulmans situaient le… PARADIS !

Quelle aventure 6  !    

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Dans ce sixième voyage, aucune des péripéties connues. Plus de sauvages, plus de serpents, de Roc, ni de géants. Le navire qui transporte Sindbad est la proie d’un courant irrésistible qui le pousse vers une île sinistre, jonchée d’épaves et de squelettes, où il s’échoue. Aucune possibilité d’évasion, la mer ramenant toujours ceux qui tentent de s’échapper à leur point de départ. Les naufragés, voués à une mort inéluctable, finissent par disparaître les uns après les autres, laissant Sindbad, seul survivant selon la règle narrative, face à une épreuve à sa mesure : une rivière qui disparaît dans la bouche sombre d’une grotte. Est-ce une issue ?

Un piège ? Faut-il s’y risquer ? Il n’y a qu’un moyen de le savoir, explorer, affronter.

Sindbad se construit alors un radeau (le bois des épaves en offre à foison), rassemble le reste des vivres abandonnés par les derniers mourants, puis se laisse emporter à l’aveugle par le cours d’eau.

J'ajoute mes dernières réserves de nourriture p. 177

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Lorsqu’il retrouve enfin son pays, après un bref séjour aux sources de la vie, porteur de cadeaux offerts par le roi de Serendib au Calife de Bagdad, Sindbad se jure de ne plus jamais reprendre la mer. Mais, au point où il est parvenu après ce sixième voyage, il n’est plus libre de décider. C’est Haroun-al-Raschid, prince de Bagdad, Commandeur des croyants, qui lui demande de repartir, car il ne peut rester redevable au roi de Serendib de la générosité qu’il lui a manifestée.

Derrière ce prétexte, le conte dissimule en fait une raison plus profonde. Le Calife est à la fois chef politique et chef religieux, comme l’étaient les rois de France, capables de guérir les écrouelles, qui tenaient leur royaume de par volonté de Dieu.

Haroun-al-Raschid, en maître spirituel, connaît l’exacte position de Sindbad dans son parcours de vivant. Il sait quel travail il lui reste à accomplir et il lui dit :

Lorsque les éléphants sont à portée, je décoche p. 205

ill. Christophe Rouil

6 - Comme disait André Dussollier dans le film Les Enfants du marais.

« Vous aurez certainement du mal à comprendre, mes seigneurs, qu’après tous les dangers que j’avais affrontés, toutes les catastrophes auxquelles j’avais survécu, j’aie décidé de repartir pour la sixième fois. »

(Sindbad le marin, JC, p. 163)

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« Le nombre 7 (sheva en hébreu, mot bien proche du nom du dieu Hindou Shiva !) est symbole de changement de cycle, de mort pour une résurrection. »

Annick de Souzenelle – Le symbolisme du corps humain p. 246

« Vous êtes trop près du but pour renoncer. Six voyages ! On ne peut s’arrêter à six ! Cela ne forme pas un nombre heureux. Il faut permettre au sept de s’accomplir. Le sept, qui parachève toute transformation. Le sept, qui referme le cercle d’or de l’évolution. Si près de la perfection, Sindbad, vous ne pouvez baisser les bras ! Repartez ! insiste-t-il. »

(op. cit. p.198)

Et Sindbad obéit.

Il reprend la mer et, son ambassade terminée, rentre enfin chez lui. Sauf que le conte veille et poursuit son implacable logique pédagogique. Car pour l’instant, Sindbad n’a encore rien appris qu’il ne savait déjà, et c’est sur le chemin du retour, d’ordinaire toujours sans surprises, que l’épreuve se dresse. Des pirates attaquent le navire, capturent Sindbad et le vendent sur le marché aux esclaves.

Voici le héros au pied de sa septième face nord !

En l’escaladant, il se confronte au pire que peut affronter un homme épris de liberté : la soumission, la totale dépossession de soi, l’inféodation à un maître. L’esclave est un sous-homme, spolié de toute capacité d’initiative, coupé de tout désir, sans espoir de considération, emprisonné dans la solitude du no man’s land de l’être.

Sindbad poursuit son initiation en devenant, contre son gré, chasseur d’éléphants. Il tue, il massacre, il extermine, comme William Cody, dit Buffalo Bill 7 l’a fait avec les bisons… De ces animaux majestueux, on ne prélevait que la langue ; les éléphants, eux, étaient chassés pour leurs dents !

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Tous les grands héros ont dû passer par ce goulet, ce chas d’aiguille qui donne accès au « Royaume ». Héraclès, avant Sindbad, avait subi cette âpre leçon, lui, dont la totalité des Travaux était placée sous le signe de l’obéissance 8 à la volonté de son père, Zeus ; obéissance qui a éprouvé tous les aspirants à la sagesse.

Sindbad fait merveille et cette chasse à l’éléphant se poursuit jusqu’à la confrontation majeure, où les rôles sont soudain inversés. Le chassé tient le chasseur à sa merci et provoque une grande prise de conscience !

Cet épisode est écrit et l’objet de l’étude présente n’est pas de le raconter. Je citerai simplement les mots de conclusion prononcés par Sindbad pour Hindbad.

« Le haut de la colline est évidé et forme une cuvette abritée par les crêtes. Je pénètre dans ce vallon et le découvre encombré de carcasses d’éléphants. Des milliers de carcasses de bêtes venues mourir ici depuis des siècles. Un gisement d’ivoire ! Le grand mâle m’a conduit ici, délibérément. Pourquoi ? Il lui était si facile de se venger du mal que j’avais commis ! Savait-il que s’il me tuait, un autre archer me remplacerait ? Et un autre encore, à l’infini ! Avait-il un autre but ? Lequel ? Son refus de profiter de sa force, son entêtement, face à ma violence, à opposer la paix, étaient trop évidents…

— Saurais-tu offrir un trésor à celui qui vient te tuer, pensé-je, alors que tu peux le pulvériser ? »

(op. cit. p. 212)

Après l’absolue soumission de l’esclave, Sindbad avait encore à connaître l’expérience du pardon. Elle lui est administrée, rien d’étonnant, par l’éléphant qui, dans les traditions de l’Inde et du Thibet, est réputé porter l’univers sur son échine.

7 - Le film The revenant, dans lequel Leonardo di Caprio interprète le rôle principal, donne une vision saisissante autant qu’effroyable de ces massacres.

8 - Je profite de cette occasion pour rappeler qu’à l’époque où les constellations étaient illustrées par le personnage dont elles portaient le nom, la constellation d’Hercule était représentée par un homme, pourvu d’une massue, mettant un genou à terre. Ce héros, dans l’esprit des Grecs qui ont inventé ce mythe, loin d’être un vulgaire costaud pourfendeur de bestioles, était au contraire le prototype d’un homme accompli.